Colloque de Chambéry : bases communes et point(s) de divergences

Un colloque très intéressant a eu lieu à Chambéry les 14-15 novembre 2009. Intitulé « Réflexions autour des différents modes d’instruction et de la place de la famille », il est le premier d’une série, qu’on espère longue, de colloques interrogeant chaque année la « parentalité et les pratiques éducatives ». Il était organisé par Delphine Gazzabin avec les associations ‘Yapock’ et ‘Bien-naitre et grandir’ (http://colloque.parentalite.free.fr).
Un article du quotidien le Dauphiné, paru quelques jours avant, mettait en avant les questionnements que peuvent avoir les parents d’aujourd’hui, concernant les pratiques éducatives et l’école en général. Je ne sais pas s’il y a eu beaucoup de parents « lambda » venus à la suite du Dauphiné, mais si oui, le programme du colloque les a subtilement menés vers une réflexion sur la non-sco…
En effet, les conférences du samedi démarraient tranquillement sur la famille aujourd’hui (Catherine Dumonteil-Kremer qui a notamment raconté ce qu’internet a apporté dans ces réflexions partagées) et les rapports entre les familles et l’école aujourd’hui (basée sur une mauvaise expérience de Josiane Blanc, qui l’a transformée en livre : « Une mère face à l’école »).
L’après-midi a permis d’entendre des réflexions passionnantes sur différentes modalités d’apprentissage : Yves Béal et Frédérique Maiaux ont évoqué leurs pratiques et expériences passées pour « rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages » (dans le titre de leur livre, ils auraient préféré « pilotes » au lieu d' »acteurs »), plutôt que d’être écrasés par les jugements et les notes. Jean-Pierre Lepri, qu’on peut lire chaque mois dans une lettre passionnante à laquelle on peut s’abonner en bas de cette page : http://fr.groups.yahoo.com/group/Appvie-crea, a ravi les oreilles des familles en apprentissage autonome en redisant brillamment combien apprendre était naturel, qu’il fallait sortir de la pédagogie (et beaucoup d’autres choses). Patrick Dorpmund a rendu compte des différentes formes d’intelligences multiples, en se basant sur les travaux de Howard Gardner et en nous les faisant comprendre par de petits exercices concrets.
Après un repas servi par un traiteur bio dans la grande salle au dessus, où l’on pouvait voir des exposants variés (livres, matériel pédagogique, jeux de créateurs, associations locales ou non-sco, Led’a était là ainsi que les Plumes de Laia via le stand des éditions l’Instant présent), la soirée a commencé. Chacun était invité à participer à un atelier qui évoquait concrètement les alternatives à l’école classique : les écoles alternatives (Montessori, Steiner), les alternatives dans l’Education nationale (Freinet, GFEN auquel appartient Yves Béal) ainsi que l’apprentissage en réseau et dans le cadre familial, avec un compte-rendu des sorties non-sco en Rhône-Alpes et une discussion passionnante de parents intéressés par l’IEF avec des mamans de Led’a (Les enfants d’abord).
Le dimanche a permis de poursuivre la réflexion sur ‘Apprendre en dehors de l’école’. En l’absence de Elisabeth Walter, retenue à Lille, Delphine a fait une présentation de l’Instruction en famille en France. Puis on a entendu Sylvia Dorance parler des pédagogies alternatives en famille, notamment la pédagogie Freinet qui est celle qu’elle connait le mieux. Expérimentée dans la rédaction en chef de magasines pour enfants, créatrice du site Ecole vivante qui édite des livres électroniques ciblant les parents non-sco, elle nous a paru témoigner du succès de la non-sco en France, puisque un éditeur extérieur au milieu est désormais apparu. J’ai ensuite présenté l’approche de Marlène Martin dans son livre ‘Apprendre à lire en famille’.
Nous avons eu la chance ensuite d’entendre Alan Thomas, qui a poursuivi ses recherches après son travail sur l’entrée en lecture des enfants non-sco, qui nous avait valu quelques belles pages rassurant les parents de lecteurs tardifs. Il dit que ça le passionne d’explorer des terres inexplorées en sciences de l’éducation. Ses observations portent cette fois-ci sur les modalités d' »apprentissage informel », appelé « unschooling » en Amérique du nord, « apprentissage naturel » en Australie, « apprentissage autonome » en Angleterre, dans un nouveau livre intitulé « How children learn at home », avec Harriet Pattison (http://howchildrenlearnathome.co.uk). Il a rappelé l’anecdote qu’une maman lui avait racontée. Elle avait demandé à l’inspecteur : que pensez-vous d’un enfant qui à 10 ans et demi lit Roal Dahl et Jules Verne (« très bien, très bien, bon succès de l’IEF »). Mais que dites-vous d’un enfant non-sco qui à 10 ans ne sait pas lire ? (« oh là là »). Eh bien monsieur, c’est le même enfant ! Alan Thomas a étudié les modalités d’acquisition des connaissances lorsqu’elles sont acquises de façon autonome par l’enfant, en interaction avec son entourage.
L’après-midi a été marqué par l’exposé passionnant de Daniel Favre. Il a évoqué son travail de recherche, en compagnie d’enseignants, pour diminuer la violence des élèves, la violence étant « l’ensemble des comportements résultant d’un besoin acquis de rendre l’autre/les autres faibles, inconfortables et impuissants, pour pouvoir soi-même se sentir fort, confortable et puissant » ; qu’il distinguait de l’agressivité, « réaction vitale pour défendre ses besoins ». En très bref, il proposait du plaisir comme antidote à la violence, par le plaisir de résoudre (le cerveau sécrète alors de la dopamine), par le jeu (Piaget : tous les jeux sont apprentissages), par la motivation de sécurisation (pour Winnicott, l’enfant n’est pas capable d’élaborer dans le manque) : http://transformerlaviolencedeseleves.com
Un monsieur aux cheveux blancs et à l’allure (étymologiquement) bonhomme, Carl, a aussi parlé, expliquant pourquoi il avait payé la location du centre de conférence de Chambéry. Eduqué à la maison avec son frère, il était heureux de voir que cette information était partagée lors d’un colloque. Il voulait témoigner de sa réussite (il était l’heureux possesseur d’un garage et d’un site de vente de 4×4 avant de prendre sa retraite) et de celle de son frère, maçon et maire de son village, auprès des parents qui pourraient douter de ce choix.
Le colloque a été riche de toutes ces interventions, mais aussi de toutes les discussions informelles que l’on a pu avoir dans les couloirs, à table, dans les stands. Pour ma part, mise en présence avec tant de pédagogues remarquables qui ont sauvé des centaines d’enfants du manque d’estime de soi, mais confrontée de nouveau à une certaine incompréhension de leur part, j’ai pu préciser où nous divergions. D’autant que finalement j’appartiens aux deux familles, aux non-scolarisants et aux « pédago », naguère révulsée par l’échec scolaire soigneusement entretenu par le système scolaire et attirée par la « pédagogie de projet » -j’ai découvert après coup que ce que j’avais initié en classe, lorsque j’étais enseignante, pouvait s’appeler ainsi.
Nos fondements sont communs : refus des notes, des jugements, refus de l’école comme matrice des hiérarchies sociales (quoique la pensée magique de l’élitisme républicain puisse vouloir nous le faire oublier), Sylvia Dorance a rappelé ces fondements communs.
Mais j’ai senti ensuite où nous divergions. Suite à ma présentation de Apprendre à lire en famille, on m’a reproché de ne pas avoir assez parlé de motivation de l’enfant : comme c’est la base pour les familles non-scolarisantes, de respecter la motivation des enfants en ne la détruisant pas par des motivations extérieures, je n’ai pas insisté là-dessus tant ce respect nous parait aller de soi. Les pédagogues, eux, s’employant avec énergie et talent de sauver les enfants scolarisés abimés, ont développé des idées et des outils pour remotiver les enfants, rendre les enfants acteurs de leurs apprentissages, mais pour notre part, nous essayons plutôt de ne pas abimer cette motivation.
On nous a reproché, dans notre livre Apprendre à lire en famille, de nous éloigner du sens -qui serait propre à l’approche de Foucambert et Smith- : mais le livre de Marlène Martin est justement en permanence dans l’accès au sens, il évite justement ces défauts des méthodes syllabiques : on lit toujours des mots qui font sens, l’enfant n’annone pas car il comprend ce qu’il lit. Par ailleurs, une famille non-sco est dans l’accès au sens en permanence : sans sens, l’enfant non-sco ne se laissera pas faire, il refusera tout net de faire quelque chose qui ne fait pas sens pour lui.
Une meilleure connaissance de l’apprentissage hors-école, auquel a contribué ce remarquable colloque, permettra probablement à ce que bientôt, il n’y ait point de divergence !
Un DVD vient d’être réalisé pour (re)voir ces interventions passionnantes, on peut le commander pour 20 E sur http://colloque.parentalite.free.fr/commandes.html.