« Der kinderlumper » ou comment les cartoons dénoncent la pédagogie noire

Il y a deux excellentes raisons de s’asseoir aux cotés des enfants quand ils regardent un dessin animé :

– On peut mieux comprendre ce qui les intéresse. Après tout, le partage du savoir et de la culture est d’autant plus agréable qu’il est réciproque*.
– certains dessins animés sont de véritables œuvres, construites, complexes, qui méritent d’être découvertes. Et mieux vous les connaissez, plus les échanges avec votre enfant sont passionnants.

A Little Snow Fairy Sugar, un anime tout public
A Little Snow Fairy Sugar, un anime tout public

Évidemment, le talent de grands artistes comme Miyazaki ou Ocelot est reconnu par les spectateurs de tous les âges. Mais demandez à un parent de citer trois scénaristes de dessin animés, vous risquez de n’obtenir qu’un silence gêné en réponse**. Pour l’immense majorité des créateurs de cartoons et d’anime, la reconnaissance par le public adulte reste limitée à la culture underground*** et/ou geek****.

Les Contes de la nuit, de Michel Ocelot
Les Contes de la nuit, de Michel Ocelot

Pourtant, nous aurions tort de ne pas accorder aux dessins animés la considération qu’ils méritent. Tout d’abord parce que, souvent très discrètement, et surtout pour les productions des quinze dernières années, les dessins animés véhiculent des valeurs puissantes et souvent subversives*****. Que ces valeurs soient en accord ou en contradiction avec celles qui vous tiennent à cœur, vous avez là matière à échange avec votre enfant.

C’est ainsi que je suis tombée sur une description parfaite de la pédagogie noire dans un épisode de Phineas & Ferb. Dans ce dessin animé, le méchant est le Dr Doofenschmirtz, un scientifique fou, solitaire, envieux, idiot et maladroit qui rêve de prendre le pouvoir à la place de son frère, le maire de la ville, qui est, lui, plein d’assurance, d’aisance sociale et de charisme.

Le dr Doof et Perry brisent le 4ème, un ressort comique très utilisé dans la série, avec le comique de répétition et un sens de l'absurde digne des Monty Python.
Le dr Doof et Perry brisent le 4ème mur, un ressort comique très utilisé dans la série, en conjonction avec le comique de répétition et un sens de l'absurde digne des Monty Python.

Dr Doof raconte, sans faire le lien avec sa situation actuelle, que sa mère lui chantait le soir la chanson du Kinderlumper, un monstre qui s’empare des enfants désobéissants. Là où les auteurs ont été subtils, c’est que les paroles de la chanson montrent que cette punition terrifiante est absolument arbitraire et strictement sans aucune justification ! Ainsi, le kinderlumper enlève les enfants qui « ont de la salive dans la bouche […] boivent un verre d’eau […] vont aux toilettes […] clignent des yeux ».
Maintenir l’enfant sous terreur, qu’il soit habité par la crainte de commettre un acte répréhensible, suivant des critères qu’il ne peut comprendre ni connaitre, voila la base de la pédagogie noire. Les auteurs vont plus loin : Dr Doof parle avec émotion de cette chanson vespérale, sans doute la seule manifestation d’attention de la part de sa mère, illustrant l’attachement au bourreau que ressentent les enfants maltraités. Et lorsque Dr Doof souhaite terroriser son frère en se transformant lui-même en kinderlumper, il se rend compte que leur mère chantait au petit frère une version très différente de la chanson, présentant le Kinderlumper comme un gentil personnage qui apportait affections et cadeaux aux enfants.

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L'enfance malheureuse de Heinz Doofenshmirtz

Si je voulais illustrer les différents aspects de la pédagogie noire en quelques minutes, je ne pourrais pas faire mieux ! Le tout sous un ton de comique grotesque qui rendra le message sans doute inaudible pour l’immense majorité des adultes qui ne prêtent de toute façon que peu d’attention à ce qu’il y a sur l’écran.
Phineas Et Ferb – song french – le kinderlumper… par kev77330

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*Ainsi, après que je me sois plongée dans l’univers du vlogger favori de ma fille, cette dernière s’est soudainement intéressée à mes discours (jusque là solitaires) sur l’architecture haussmannienne. Réciprocité, réciprocité…
** Eventuellement, il y aura le génial Marc du Pontavice pour les francophones, parce que son nom est bien mis en exergue, et Groening pour les Simpsons parce que c’est tout de même une institution. Si la personne a aimé Albator dans sa jeunesse, et Daft Punk dans sa moindre jeunesse, alors Matsumoto, sera peut-être nommé. Si il/elle est plus old school, on aura Grimault et Prévert pour « Le roi et l’oiseau ».
*** de moins en moins underground, voir l‘univers des bronies, qui constituent une populations de sans doute au moins 10 millions de personnes. Ah oui, quand même…
**** mention spéciale à « adventure time », j’étais rebutée par le graphisme et le ton me paraissait à la limite du malsain, merci à mon fils de m’avoir fait comprendre la drôlerie poétique de ce bijou, plébiscité sur thinkgeek, c’est dire !
***** je pose l’hypothèse que c’est la création de Cartoon Network en 1992, avec son approche décalée et à double niveau de lecture, qui a stimulé la créativité du genre, du moins pour les productions occidentales qui étaient devenues ennuyeuses, les productions asiatiques étant nettement mieux considérées et donc plus (im)pertinentes depuis fort longtemps.