des Blocs d’Or pour les filles ?

Et pour continuer sur le sujet des blocs de construction, vous avez vu cette publicité pour la marque de jouets « GoldieBlox » (« blocs d’or ») ? la voici, elle est vraiment réjouissante :

(Vous pourrez trouver une traduction des paroles sur : www.madmoizelle.com/goldieblox-petites-filles-jouets-feminisme-212639)
La note d’intention de la marque dit en substance : « Nous sommes une compagnie de jouets qui veut montrer au monde entier que les filles méritent mieux que des poupées et des princesses. Nous croyons en la force de la féminité et que les filles vont – littéralement – construire l’avenir. »
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On ne peut bien entendu, qu’être d’accord, mais je garde une certaine ambivalence : est-ce que ce seraient les parents ou les enfants qui sont supposés avoir besoin de Boucle d’Or sur la boite pour qu’une fille reçoive un kit de construction scientifique ?
Est-ce que, plutôt que de les dénoncer, n’est-ce pas participer encore plus, et d’une façon insidieuse, à la profusion de jouets genrés ?

L’autiste, la bactérie et le scientifique

On commence à savoir (= la recherche scientifique commence à avoir accumulé suffisamment de données pour considérer que c’est une hypothèse solide) que les enfants autistes présentent plus de risques que les neurotypiques de souffrir de troubles gastro-intestinaux. On sait également que les enfants autistes présentent très souvent des restrictions alimentaires importantes. Œuf ? Poule ? Est-ce qu’ils ont mal au ventre parce qu’ils mangent bizarrement ou bien mangent-ils bizarrement parce qu’ils ont mal au ventre ? Ou encore, mangent-ils bizarrement parce qu’ils ont mal au ventre et, ce faisant, aggravent le problème ?

Morgan, de www.decipher-morgan.com
Morgan, de www.decipher-morgan.com

Des chercheurs ont publié cet été une étude qui montre que la flore intestinale d’un groupe d’enfants autistes est plus limitée, moins variée, que celle d’un groupe d’enfants neurotypiques. Les auteurs font bien entendu le lien avec le régime alimentaire des enfants autistes, et notent que les souches de bactéries absentes chez les autistes sont plutôt celles qui favorisent la digestion des carbohydrates.

Qu’est-ce qu’on sème ?

« c’est sans doute parce qu’elles sont moins diplômées/compétentes/travailleuses/ambitieuses/expérimentées. »

Si vous pensez que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits…
Si vous pensez que les femmes sont des êtres humains…
Alors, bonne nouvelle, vous êtes féministe !

Binary féminism
Binary feminism

Un combat d’arrière-garde ? Dépassé ?
Hélas non, si on en croit le rapport 2013 sur l’égalité homme-femme dans le monde, les femmes en France sont confrontées à une injustice sérieusement ancrée dans les esprits dès qu’on touche à la question professionnelle : sur les 136 pays examinés, la France est en 67ème position en termes d’opportunité professionnelle et en 129ème position en terme d’égalité des salaires ! (En revanche, excellents scores pour l’accès à la santé et à l’éducation)

Comment c’est possible ?
Quant on évoque le sujet, la plupart des gens (hommes et femmes) réagissent en haussant les épaules ou levant les yeux au ciel, répondent par des « est-ce bien important ? », « oui, mais tu sais les femmes se limitent toutes seules », « pfff, tu en es encore là », « oui, mais elles sont moins diplômées/compétentes/travailleuses/ambitieuses/expérimentées », « oui, mais c’est parce qu’elles tombent enceintes* », et bien d’autres, je vous invite d’ailleurs à compléter la liste.
Ainsi, on continue à rationaliser, justifier l’injustice, expliquer que la situation est normale, ne mérite pas discussion et que les femmes sont peut-être à l’origine de cet état de fait.
Or, tant qu’on persiste dans ce mix de déni et de « blamons la victime », ça ne bougera pas.

En tant que parents, on fait quoi ?
Déjà, on peut s’interroger sur le modèle qu’on présente à nos enfants. Pour chaque maman qui accepte d’être sous-payée et qui subit passivement d’être l’inférieure hiérarchique d’un homme moins compétent qu’elle**, il y a des enfants qui apprennent par l’exemple que la vie c’est comme ça, que les femmes sont moins considérées que les hommes, et donc moins payées. Et pour chaque papa qui hausse les épaules quand la question de l’égalité des droits et des chances est posée, il y a des enfants qui apprennent que le sujet est, au choix, sans intérêt, honteux, inutile, etc. La misogynie, c’est comme le racisme, on peut faire tous les grands beaux discours qu’on veut, les enfants l’apprennent surtout par imprégnation culturelle.
Ensuite, on peut discuter avec nos filles ET nos garçons de l’état d’esprit qui prévaut dans le monde du travail. Appuyons-nous sur le sens la justice qui est si vif chez les enfants. On trouvera une illustration exemplaire avec cet organigramme pour expliquer ce qu’est le plafond de verre :

1 entreprise, 31 employés dont 4 à la direction, 27 femmes et 4 hommes. Devinez à quels postes ? Ah, mais c'est sans doute parce qu'elles sont moins diplômées/compétentes/travailleuses/ambitieuses/expérimentées...
1 entreprise, 31 employés dont 4 à la direction, 27 femmes et 4 hommes. Devinez à quels postes ? Ah, mais c'est sans doute parce qu'elles sont moins diplômées/compétentes/travailleuses/ambitieuses/expérimentées...

*elles tombent enceintes dans tous les pays…
** j’ai testé pour vous, c’est parfaitement déprimant et mène à la question suivante : le principe de Peter s’applique-t-il aux femmes ?

payée pour allaiter ?

La nouvelle fait fortement réagir en Grande-Bretagne :
une expérience est menée dans les régions du South Yorkshire et Derbyshire, où 130 femmes sont encouragées financièrement à allaiter. Si l’allaitement de leur nouveau-né se maintient six semaines, elles recevront 120£ en bons d’achats, et 200£ si elles allaitent six mois.

Breastfeeding Money, chez www.childbirthgraphics.com
Breastfeeding Money, chez www.childbirthgraphics.com

Certes, ce sont des régions difficiles économiquement, certes le taux d’allaitement y est particulièrement bas (ce qui n’est pas surprenant, l’allaitement étant corrélé au statut socio-économique de la mère), certes médecins et gouvernements veulent faire passer le message que l’allaitement est souhaitable en termes de santé publique, certes, certes…
Pourtant, je ne peux m’empêcher d’être mal à l’aise, et je ne suis apparemment pas la seule, si j’en crois les 1121 commentaires en moins de 24h sur le site de la BBC.

L’amer arrière-goût du sucre

On ne peut pas reprocher au administrateurs du Crédit Suisse d’être des gauchistes écolos…
Quand une institution bancaire calcule les coûts cachés d’une industrie et tire la sonnette d’alarme, ça indique la gravité du problème, en l’occurrence un problème de santé publique.
Vivement que la vidéo soit traduite en français. En résumé, ils disent que le sucre ajouté est directement lié à l’épidémie d’obésité et de diabète de type 2, que la consommation mondiale moyenne de sucre ajouté est de 17 cuillères à café par personne et par jour (!!!), et que taxer les produits industriels contenant beaucoup de sucres ajoutés, notamment les sodas, serait le meilleur moyen de réduire la consommation, comme ça a été le cas pour le tabac.
Limiter le sucre ajouté n’est pas toujours simple, mais c’est un effort qui paye à long terme, parole d’un banquier suisse…

Dédicace Michel Odent au congrès LLL

Les éditions l’Instant Présent seront à Dourdan ce WE pour le congrès LLL. Dimanche après-midi, Michel Odent donnera une conférence sur ses recherches en santé primale, et le devenir de l’humain dans un contexte de naissance hypermédicalisée.

Michel Odent, dans son bureau à Londres
Michel Odent, dans son bureau à Londres

Et juste après cette conférence, il sera disponible pour répondre à vos questions et dédicacer ses livres. Pour plus de détails, demandez à Victorine et Claudia, au stand de l’Instant Présent !

Congrès LLL, Dourdan
Congrès LLL, Dourdan

A l’occasion de l’édition intégrale de son texte fondateur Le bébé est un mammifère, nous avons pu interviewer Michel Odent. Revoici les vidéos de ces interviews, où il nous parle de ces notions fondamentales que sont l’antagonisme adrénaline/ocytocine et le cocktail d’hormones de l’amour. Enjoy !

Première interview de Michel Odent
Seconde interview de Michel Odent

Newsletter, novembre 2013

Chères lectrices, chers lecteurs,

L’automne est le moment propice pour choisir les lectures qui vous accompagneront tout au long des longues soirées à venir ; voici donc nos nouveautés :

Les nouveautés

“La pédagogie de la mouche” de Bernard Collot est sorti cet été.

Une mouche s’est posée sur une vitre de la salle de classe… et il s’ensuit des effets imprévisibles. Ces effets sont tous vecteurs d’apprentissages des langages, si l’enseignant les laisse se développer.
Pendant 40 ans, Bernard Collot a mis au point dans sa classe unique à la campagne une « pédagogie du 3e type ». Les enfants choisissent ce qu’ils apprennent et ça fonctionne, parce que les apprentissage font sens.
www.editions-instant-present.com/la-pédagogie-de-la-mouche-p-63.html

Un nouveau livre de Bernard Collot est actuellement en souscription, à 14 euros au lieu de 18 euros, “Chroniques d’une école du 3e type”, tome 1.

Il approfondit les propos du précédent : Bernard Collot raconte l’organisation spatiale de sa classe, l’importance du multi-âge et du respect du rythme des enfants, l’absence d’évaluation, la socialisation, le développement des compétences en lecture, mathématiques, sciences etc. Ecrit pour les enseignants souhaitant offrir un cadre plus épanouissant à leurs élèves, ce livre est passionnant pour toutes les familles, car Bernard Collot valide dans un cadre scolaire ce que nombre de familles ont pu observer en matière d’apprentissages de leurs enfants.
www.editions-instant-present.com/chroniques-dune-école-du-3e-type-tome-1-souscription-p-65.html

“Stop à l’hypersexualisation”, Tanith Carey

Tanith Carey nous parle de l’hypersexualisation que subissent aujourd’hui nos enfants. Soutien-gorge rembourré en taille 7 ans, talons hauts pour petites filles, et même kits de lap-dance à destination des enfants : trop tôt, trop vite, on les prive de leur insouciance pour les propulser vers une sexualité adulte. Bombardées de tous les côtés par des incitations médiatiques et commerciales à être toujours plus minces et « sexy », les jeunes filles risquent d’être entraînées dans une spirale de comportements auto-destructeurs.
www.editions-instant-present.com/stop-à-lhypersexualisation-p-64.html

“À l’école de la vie, Les apprentissages informels sous le regard des sciences de l’éducation”, Alan Thomas et Harriet Pattison

C’est LE livre qui rassérène quand on vit avec ses enfants en apprentissage non-contraint/informel/autonome/unschoolé. Alan Thomas a rassemblé de passionnantes études issues de la recherche : comment l’apprentissage informel se met-il en place ? Comment le laisser s’épanouir pour que les enfants puissent profiter de sa grande richesse ? En s’appuyant sur des témoignages vivants et variés de parents, Harriet Pattison décrit l’importance du jeu et de la conversation dans les processus d’apprentissage ; elle aborde la façon dont les enfants découvrent la lecture, l’écriture et les mathématiques au cours de leur vie quotidienne.
www.editions-instant-present.com/À-lécole-de-la-vie-p-52.html

“Au Nom du Père, Les années Bush et l’héritage de la violence éducative”, Marc-André Cotton. Le livre est en souscription à 20 euros au lieu de 24 euros.

Après le traumatisme du 11 Septembre 2001, les Américains ont suivi l’administration Bush dans sa volonté d’augmenter les dépenses militaires pour contrer la « menace terroriste » et attaquer l’Irak afin de faire main basse sur les richesses pétrolières. Les tortures d’Abu-Ghraib et de Guantámano ont montré à quelles extrémités le pouvoir alors en place à Washington était prêt à céder pour parvenir à ses fins. Tant d’animosité belliqueuse va pourtant au-delà des appétits d’une ploutocratie a priori insatiable : il y a d’autres motivations plus profondes.
Le livre de Marc-André Cotton est une brillante enquête à la recherche de ces motivations inavouées, au sein de la caste dirigeante américaine comme dans la population si prompte à accepter de voir ses libertés bafouées au nom d’une prétendue « sécurité ». Victimes des schémas de soumission installés dans l’enfance par la violence de leur éducation, les Américains n’ont pas su s’opposer à la brutalité que leurs dirigeants entendaient mettre en œuvre sur la scène internationale.
www.editions-instant-present.com/ANDP

Quelques nouvelles de nos rééditions


“Le quotidien avec mon enfant”, Adapter l’environnement du petit enfant suivant la pédagogie Montessori de Jeannette Toulemonde, rajeuni et modernisé par Odile Anot, rédactrice en chef du magazine “L’enfant et la vie”, sort dans quelques jours de chez l’imprimeur et sera de nouveau disponible.www.editions-instant-present.com/quotidien-enfant-Montessori

“Tremblements de mères” de Maman Blues est en train d’être remis en page afin de diminuer son prix.
Un livre sur le même thème de la difficulté d’attachement, à destination des enfants, “Echarde de glace” , viendra le compléter dans quelques mois.

Nos projets pour 2014

Dans les projets à venir, un livre de l’association Césarine sur la césarienne sera bientôt au catalogue.
Un livre féministe (au sens où nous l’entendons !) sur l’enfantement est en cours d’écriture.
Après le succès d’ ”Apprendre à lire en famille” de Marlène Martin, nous préparons le complément, des livrets concrets d’aide à l’apprentissage de la lecture. Avec “ALF en 100 pages” selon notre nom de code, l’approche de Marlène Martin sera adaptée aux familles qui ont besoin d’aller à l’essentiel sans avoir besoin de l’étayage théorique de la démarche.
“L’apprentissage des maths en famille” est enfin prévu pour fin 2014.
Trois traductions nous tiennent à coeur : Unconditionnal Parenting” d’Alfie Kohn, prévu pour mi-2014, Escape from Childhood” de John Holt pour fin 2014.
Le nouveau livre de Sarah Blaffer Hrdy, “Mothers and others sur les « allo-parents » sera pour début 2015. Claude Didierjean-Jouveau a parlé de ces proches de la famille qui s’occupent du bébé -évitant aux mères le burn-out- aux Vendredis intellos (http://lesvendredisintellos.com/2012/02/02/retour-sur-mere-pere-et-alloparents-guest).

Réseaux de ventes

Amazon : après trois mois de rupture de nos livres sur Amazon en raison de notre nouveau contrat avec un diffuseur (celui qui présente les livres aux libraires, le distributeur est celui qui les achemine), les livres sont enfin de nouveau disponibles. Les parents n’ayant guère de temps de flâner en librairie, Amazon est très important pour notre équilibre financier.
Néanmoins ce qui nous aide le plus est la vente en direct sur notre boutique www.editions-instant-present.com. Paiement possible par carte bleue, paypal, chèque, virement, pas de frais d’envoi au dessus de 11 euros. Nous nous efforçons d’envoyer les livrees au plus tard le lendemain.
Avec ce travail de diffuseur, nos livres seront davantage présents en librairie. N’hésitez pas à parler de vos livres préférés à votre libraire préféré, ça va peut-être enrichir son horizon !

Pour nous rencontrer

Nous serons présentes au prochain congrès de la Leche League qui aura lieu à Dourdan (91) les samedi 9 et dimanche 10 novembre prochain.
www.lllfrance.org/Evenements-Manifestations/Congres-LLL-France-2013-les-9-et-10-novembre.html.
Nous vous souhaitons de belles lectures enrichissantes,
Victorine Meyers, Cristelle Barillon, Marlène Martin, Fabienne Cazalis, Claudia Renau

Comment ôter toute moelle à l’apprentissage de la lecture

A. est une petite fille de 6 ans, vive, joyeuse, curieuse, qui adore l’école maternelle de son village. Mais depuis le mois de septembre, alors qu’elle est passée dans la grande école, ça ne va plus si bien pour A., elle s’ennuie, tourne en rond… Ses parents sont inquiets et se posent des questions. L’institutrice qui est très jeune et n’a connu que cet établissement semble désemparée.

Mais lorsque le papa assiste à la première réunion d’information de l’école, tout s’éclaire. Lisez ce texte qu’il a écrit pour ses proches, et pour vous aussi tout s’éclairera. À mon avis, chers lecteurs, vous vous départagerez en deux groupes : ceux qui pensent à leurs années de jeunes parents et grincent des dents, et ceux qui pensent à leur enfance, plongés dans les tristes souvenirs de ces années où ils ont été directement confrontés à une de ces Mme R*…

—————————————
J’ai tout compris à l’apprentissage de la lecture.
Une dame d’une soixantaine d’années assène cette vérité d’une voix forte face aux parents, dans la classe d’A, 6 ans.

La soirée d’accueil des parents par les enseignants, dans l’unique classe illuminée au milieu de la nuit noire et brumeuse, est un moment à la fois convenu, un peu ennuyeux et touchant. S’asseoir à la place de sa fille, regarder ses affaires, voir l’endroit où elle passe ses heures diurnes, tout comme elle est déjà venue s’asseoir au bureau où je travaille. Elle m’a fait un dessin sur le tableau blanc du bureau, je lui ai fait un dessin dans son cahier, elle une princesse, moi un robot, nous sommes quittes.

Je suis arrivé en retard, deux minutes, que tous me pardonnent. Cela m’a empêché d’entendre qui était la dame qui a parlé en premier, avant la maîtresse, en au nom de quoi elle parlait. J’ai compris finalement que madame R* intervenait « une période[1] tous les quinze jours », ce qui explique sans doute pourquoi elle a discouru vingt-cinq minutes, à peu près autant que la jeune mademoiselle […] (qui, elle, intervient si je compte bien environ 22 périodes par semaine).

Apprendre à lire aux enfants, c’est ma passion, mon dada. (…) Je sais ce qu’il faut faire

Depuis 35 ans que je pratique… (…) J’ai tout compris à l’apprentissage de la lecture, et je sais pourquoi. Madame Ghislaine Wettstein Badour a écrit « Lettre aux parents de futurs illettrés » titre choc ! Quand je l’ai lu, j’ai enfin vu des mots décrivant ce que je fais depuis toujours.

J’imaginais que l’âge et l’expérience rendaient humble, que l’on découvrait au final la diversité du monde et des hommes et que l’ont apprenait à varier ses outils. Quelle erreur. Visiblement quand on devrait être à la retraite comme cette dame, on sait tout.

La suite du discours provoque le vertige. En vingt secondes, on nous explique les secrets de l’apprentissage de la lecture pour les enfants. Au tableau, le mot « lapin », accompagné d’un blabla confus dans lequel j’entends neurosciences et là le cerveau droit dit au cerveau gauche… et là dans la tête de l’enfant, ça fait clic ! (mais je comprends bien qu’au fond elle apprend aux petits que b-a à ba, il fallait les bien les neurosciences pour ça).

Enfermée dans une salle de classe... Vite ! Echapper à l'ennui !  Ainsi naissent les plus belles carrières en météorologie...(image : Twilight Sparkle, source inconnue)
Enfermée dans une salle de classe... Vite ! Echapper à l'ennui ! Ainsi naissent les plus belles carrières en météorologie... (image : Twilight Sparkle, source inconnue)

Attention, parents, maintenant, tremblez ! « Lettre aux parents de futurs illettrés » décrit la méthode qui marche pour tous les enfants, dans tous les pays. Car après 39 ans d’expérience, je sais. Les enfants qui ont des problèmes avec la lecture, deux ou trois ans après ils auront des problèmes avec les mathématiques, avec tout. Ça contamine tout, la lecture !

Prophétie d’apocalypse devant le parterre silencieux des parents, qui suivent avec politesse le déluge de vérités. Ça fait quinze minutes qu’on apprend que madame R* sait, qu’elle a de l’expérience, qu’elle supervise tout l’apprentissage de la lecture dans toutes les classes de l’école, qu’elle intervient en support à tous les niveaux. On entend parler des enfants (cette masse uniforme et générale de petits êtres qui fonctionnent tous pareil), du cerveau droit et du cerveau gauche qui se causent. Et les enfants de cette classe, pour lesquels tous les parents sont là dans le froid soir d’automne ? Ils sont sans doute comme les autres puisque c’est inutile de les mentionner.

Quand un enfant a des difficultés, on prend le temps, on insiste, avec la méthode, et ça marche. (je comprends : quand l’enfant n’entre pas dans le moule, insister avec le marteau, toujours le même marteau. Le marteau est bon, le moule est bon.)

La psychologie d’il y a trente ans est complètement dépassée, la psychologie d’il y a vingt ans est complètement dépassée… On vous parle de méthode globale… mais ce ne sont que des théories. Il n’y a qu’une seule méthode de lecture, c’est la méthode syllabique !

J’entends en imagination éclater la sonnerie des cuivres soulignant l’entrée en scène de la Révélation. Je n’ai aucune opinion sur la méthode syllabique, mais maintenant que je la vois ainsi auréolée de gloire…

Devrais-je avoir peur ? La conclusion devrait me rassurer : je suis au sommet de mes compétences, il est important que les enfants en profitent.

Comment prendre la parole après le conducator de la lecture ? J’ai de la peine pour la jeune mademoiselle […], la maîtresse. Tente-t-elle d’ouvrir la bouche ? La spécialiste revient pour un ultime salut, une dernière chose essentielle à mentionner… Des bribes de vérité ayant été saupoudrées sur le gâteau, Mme R.* quitte la salle, vous me permettez de m’esquiver. Je vous en prie.

Un peu de monotonie, un peu de paix ne nuisent pas après un tel feu d’artifice. L’institutrice nous explique d’une petite voix que la classe est gentille, studieuse et calme. Nous raconte les règles de vie de la classe (écrites dans le carnet, remis le premier jour), les nouveaux cycles scolaires (expliqués dans le carnet…), les évaluations, les absences, les petites règles de la petite vie scolaire. Les devoirs, la correction des devoirs[2].

Les objectifs de cette année et de la suivante (progressons doucement) :

En français, apprendre à lire, c’est le plus important.

Le lundi, les élèves avancent chacun à leur rythme, une page après l’autre, dans le livre de lecture (un machin vieillot et triste rempli de textes comme Une cane va à la mare. Luc suit la cane ; la cane vole ; Luc rit ; un canard arrive ; Luc fuit. Mais je sais grâce à qui vous pensez que c’est le bon livre.), puis, chaque matin, l’élève relit la dernière page travaillée du livre de lecture.

Autre objectif : écrire. On apprend à dessiner une lettre par semaine. Et un peu d’expression orale.

Objectifs en mathématiques, sur deux ans : savoir dénombrer jusqu’à deux cents, et faire des additions simples. On se contentera d’aller jusqu’à cinquante cette année.

Les autres matières : Connaissance et Environnement. Se situer dans l’espace, dans le temps, dans le monde. Observer la nature. Et un peu d’éthique et cultures religieuses, une fois par semaine, une matière qu’A. aime beaucoup, mais qui stresse les parents, à entendre les questions.

Deux périodes d’arts, deux de travaux manuels, deux autres de musique et chant, deux encore de gym et expression corporelle, plus on s’éloigne de la lecture, plus je sens mademoiselle […] à l’aise et heureuse avec les enfants. Rien de tout ceci n’est exaltant, mais il n’y aurait rien d’affolant s’il n’y avait la terreur de la lecture, soigneusement entretenue par le comité central et qui impacte jusqu’aux maîtresses.

L. (dont l’aîné, un garçon sensible, curieux et intelligent, a fait un blocage sur la lecture pendant trois ans sous l’influence de madame R*) pose une question d’un ton aimable : si un enfant n’accroche pas à la méthode proposée, essayez-vous autre chose ? La réponse est oui, bien sûr : on réessaye avec la Méthode, avec les procédés de secours prévus par la Méthode. Je vois.

On pose des questions, nous nous faisons annoncer les prochaines sorties, les projets d’activités culturelles, de ces choses qui mettent des relais dans l’année et convainquent A. d’aller « encore un peu à l’école ». J’écris un mot doux dans le cahier personnel de ma petite fille et je lui dessine le robot CX pendant que L. fait un dinosaure super beau dans celui de son petit garçon. Je visite la classe, regarde les livres de la bibliothèque (où l’enfant peut aller piocher quand il a fini sa corvée de lecture du matin), les jeux en libre service, les choses gentilles, je cherche à reconnaître le dessin fait par A. parmi ceux accrochés au tableau. Les murs sont bien nus… il fait un peu froid dans la salle. Je bois un verre d’eau à bulles, mange un petit gâteau, puis je m’enfuis et rentre à la maison, dans la brume.


[1] Comprendre : « une période de 45 minutes »

[2] A entendre les explications, de la maîtresse, j’ai l’impression qu’elle ne se rend pas compte que tous les parents présents ont regardé les devoir de leurs enfants et savent très bien de quoi elle parle.