Quand une grande marque déshabille leurs mannequins mais refuse à une mère d’allaiter son enfant…

tt-bbCertains crient au loup, d’autres passent leur chemin, d’autres encore refusent de voir de la discrimination et parlent d’un « incident regrettable », mais il serait dommageable de minimiser l’impact de tous ceux qui ne veulent pas lâcher prise suite à l’affaire Célio qui a refusé à une maman qu’elle allaite son enfant. Voir le dernier article sur ce blog, les détails sont dans les articles précédents : http://editionsduhetre.fr/?p=1288.
Nous vivons une époque formidable ! On arme les enfants dès l’âge de 5 ans avec de véritables armes, on donne le modèle d’une escort girl mineure comme vie de rêve à nos toutes jeunes filles à peine sorties de l’enfance, mais lorsqu’il s’agit de nourrir son enfant au sein niet !
Oui il s’agit bien de nourrir, je vois vos sourires, ce n’est pas le fait de nourrir qui gêne ? c’est le sein ? Ah pardon ! J’oubliais que dans l’époque formidable que nous vivons nous ne pouvons pas dévoiler cette partie intime de l’anatomie féminine….
Jusqu’où faut-il aller pour réveiller les consciences ? A commencer puisque c’est de cela qu’il s’agit par respecter le droit fondamental d’une femme d’allaiter ? Allaiter est naturel, autant que manger ou dormir. La différence réside principalement dans le fait qu’allaiter un bébé est une occupation à quasi plein temps… alors il faudrait donc enfermer ces mères entre 4 murs ?
Si l’on a besoin de se révolter contre le monde entier, les raisons sont nombreuses, les deux exemples cités plus haut n’en sont qu’une toute petite pointe de l’iceberg… et non seulement ainsi on laisse tranquillement les femmes faire ce magnifique travail qu’est celui de mère, mais on pourrait même les soutenir, les encourager, un sourire à cette maman qui allaite, une mot réconfortant pour cette autre maman qui console son petit qui pleure de frustrations sont autant de gestes qui faciliteront la vie pour tous.
Quant à la direction de Célio, j’ose espérer qu’ils vont considérer ce « déplorable incident » comme il se doit et témoigner d’excuses sincères auprès de la maman.
Pour conclure en ouvrant le débat, il serait très intéressant de savoir comment Célio gère les congés maternité et puis tiens, l’heure légale pour allaitement ? Mesdames les employées de Célio, êtes-vous libre de disposer de cette heure pour allaiter votre enfant ? Enfin messieurs les employés de Célio, vous sentez-vous libres de prendre un congé parental ou des congés pour enfant malade sans mettre en péril votre carrière ?

Victorine

Revue de presse : Le Monde, « Européennes, diplômées et femmes au foyer »

Un livre pour réfléchir sur le soin porté à autrui
Un livre pour réfléchir sur le soin porté à autrui

Lu hier dans le Monde, cet article au titre claquant « Européennes, diplômées et femmes au foyer » (http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/08/03/europeennes-diplomees-et-femmes-au-foyer_1742099_3232.html).

Il est signé de Birgitta Ohlsson, ministre suédoise des affaires européennes et, précise complaisamment Le Monde membre des « Jeunes dirigeants du monde 2012 désignés par le Forum économique mondial ».

La sobriété du titre de cet article souligne paradoxalement l’anormalité de cette situation, « femmes au foyer » et « diplômées », du moins aux yeux de cette femme politique. Si les inégalités salariales entre hommes et femmes, ou la part dérisoire de femmes ayant des responsabilités politiques sont des problèmes réels, et de vraies luttes encore à mener, l’approche purement capitaliste du reste de la démonstration fait froid dans le dos : car en effet, « 76 % des hommes, en moyenne, sont présents sur le marché du travail tandis que les femmes ne le sont qu’à hauteur de 62 % ». Et, d’après « un rapport de recherche, publié par l’université d’Umeå (Suède), (…), si les femmes étaient aussi nombreuses que les hommes sur le marché du travail, le revenu national brut de l’Union Européenne pourrait augmenter de 27 %. » Que ne se jette-on pas sur cette possibilité d’ augmentation si désirable du « revenu national brut de l’Union Européenne », en effet ?

Mais les empêcheurs d’augmentation des revenus sont toujours les mêmes : les enfants, et les personnes âgées, auxquels les femmes consacrent un temps et des « compétences » qui ainsi « ne sont pas mises à profit » (car bien sûr, mettre des compétences acquises à travers une formation universitaire au service de ses proches, de son développement personnel, ne profite pas au PIB, et n’est donc pas mis à profit.)

Birgitta Ohlsson a heureusement réfléchi à des solutions : tout d’abord, « un accueil de qualité ne doit pas être un privilège mais un service auquel tout parent doit avoir accès. Il doit être rentable de travailler, même après avoir eu des enfants. Voilà pourquoi le coût de l’accueil de l’enfance doit être subventionné ou déductible. »

Plusieurs commentaires ici : la rentabilité ne se conçoit bien sûr que financièrement, il n’est pas question de la fatigue ou de la distance affective, qui ont pourtant bel et bien un coût. Les subventions ou la déductibilité sont d’ailleurs des coûts, et il est inquiétant qu’une personne qualifiée de « jeune dirigeant du monde » ne s’en aperçoive pas : des services de garde « de qualité » ont un coût sans commune mesure avec une garde familiale, et ce coût devra bien être assumé par quelqu’un. L’Etat, c’est-à-dire les citoyens, parents ou pas ? Les entreprises, au détriment donc de leur compétitivité, ou des salaires des employés, les obligeant à travailler plus pour que leur travail soit rentable, et donc accroissant leurs besoins de garde, donc leurs coûts, et… ?  Et encore, il ne s’agit que d’un raisonnement économique, faisant abstraction des coûts affectifs de cette situation.

De la même façon, s’insurge, Birgitta Ohlsson, «  l’assistance aux personnes âgées devrait être améliorée et renforcée. Aujourd’hui, il est fréquent que des femmes aient la responsabilité de la prise en charge, bénévole, de leurs parents. » Qui va prendre en charge cette assistance, physiquement et émotionnellement difficile ? A quel coût, pour qu’elle soit de qualité ? Et qui va payer, une nouvelle fois ?

Ces déclarations d’intention relèvent entièrement du genre bureaucratique ; on a envie de renvoyer Birgitta Ohlsson aux travaux pionniers des sociologues américaines du care (pour une première approche du sujet, voir Qu’est-ce que le care ? Souci des autres, sensibilité, responsabilité, de Pascale Molinier, Sandra Laugier et Patricia Paperman, Payot, 2009) pour qu’elle ait une chance de comprendre ce que recouvre réellement la dimension de la prise en charge des personnes faibles et dépendantes.

Car si les femmes diplômées participent à l’escalade économique au même titre que les hommes (alors que tous devraient plutôt chercher à en sortir), il faudra bien que d’autres se chargent de leurs tâches familiales : d’autres femmes, moins diplômées forcément, immigrées peut-être (la famille de ces femmes étant ainsi privée de leur présence…), rendant ainsi fort compliquée la prise en charge de qualité. Birgitta Ohlsson ne semble pas voir en effet que la qualité relationnelle est une compétence de haut niveau, encore plus quand elle doit être mise en œuvre face à des personnes étrangères sur le plan affectif. Elle ne s’impose pas d’un décret européen, fût-ce au nom des impératifs de croissance.

Enfin, la proposition d’une imposition individuelle, pour empêcher les femmes de « dépendre » du père de leurs enfants, est aussi une attaque envers les liens que les personnes peuvent vouloir créer entre elles, là où la réalité des besoins humains refuse de céder, toujours elle, à la « rationalité » des contraintes économiques.

Si le féminisme, c’est se soumettre à des valeurs uniquement marchandes, alors c’est  échanger une servitude contre une autre. C’est un meilleur partage du soin qu’il faut viser, pas un meilleur partage d’une lutte économique absurde et destructrice.

Elle, 15 juin 2012, « Gare aux hyper-mères ? », Danièle Gerkens

Intéressant article ce vendredi dans Elle « Gare aux hyper-mères ? », que signe Danièle Gerkens. Suivant cette tendance qu’a la presse de parler de ce dont parle la presse, il s’agit d’un commentaire français sur la couverture du récent numéro du Times, où l’on voyait une jeune maman, manifestement moderne et épanouie, allaiter son fils de presque 4 ans. Cette couverture a entraîné des débats passionnés aux Etats-Unis, autour de celui qui serait le « nouveau » gourou, le pédiatre pro-attachement parenting, William Sears ( pour les anglophones le site www.askdrsears.com/) .
Je mets « nouveau » entre guillemets, car en France, la Leche League diffuse les superbes ouvrages du Dr Sears depuis au moins 1999, l’année où j’ai acheté Etre parents le jour, la nuit aussi, unique livre francophone disponible à l’époque à traiter lucidement des « problèmes » de sommeil de l’enfant, face à une littérature psychologisante française arc-boutée sur les « données » dépassées de la psychanalyse.
C’est à l’époque peut-être que la presse aurait fait œuvre d’esprit d’investigation en publiant un article à ce sujet !
Peu de chiffres fiables sur ce « phénomène des hyper-mères », nous dit Danièle Gerkens, s’appuyant essentiellement sur le taux d’allaitement, en croissance continue depuis les années 1970. Les femmes qui font ce choix s’appuient certainement plus sur leurs propres connaissances scientifiques, sur leur envie ou leur instinct, que sur « les people qui revendiquent le sein nourricier »…
Danièle Gerkens reprend l’hypothèse explicative de la réaction de ces femmes nées dans les années 1970 à la propre absence de maternage de leurs mères, trop investies dans leurs carrières, notamment régulièrement avancée par l’incontournable Elisabeth Badinter, qui vient d’ailleurs bien entendu donner son opinion dans l’interview qui clôt l’article. Il est probable que cette hypothèse ne résisterait guère à une analyse sociologique sérieuse quant au taux réel de femmes menant de véritables carrières de haut niveau. Il est probable aussi que pour un certain nombre de ces femmes, il y a aussi eu une part de transmission des valeurs maternelles par leur propre mère. Il est certain, surtout, que les mères actuelles ne se définissent pas nécessairement en référence aux mères des années 1970, parce que le monde a changé, quelque difficile que cela soit à intégrer pour les « féministes historiques », parce les mères actuelles ont leur autonomie de pensée et d’action, qu’elles ont des ressources intellectuelles et relationnelles nouvelles –et en premier lieu Internet, dont on ne dira jamais assez la puissance de diffusion d’idées et de modèles innovants, créateurs, anticonformistes, libérés des influences institutionnelles classiques, en l’occurrence les médecins mal informés dont les congrès sont encore de nos jours subventionnés par les fabricants de lait en poudre, et les psychologues et psychanalystes, spécifiquement en France, constitutivement imprégnés d’hypothèses datant de la Vienne patriarcale du début du 20e siècle.
Car bien sûr, ce qui est opposé aux hyper-mères, ce sont ces propos objectivement risibles des tenantes de ce courant : « Allaiter au long cours un enfant qui a déjà des dents, c’est lui demander de réprimer son agressivité, inhiber son désir de mordre le monde, ce qui peut induire des difficultés à grandir » (Maryse Vaillant). Certains bébés ayant des dents dès l’âge de 5 mois, comment comprendre que les autorités officielles de santé française, suivant en cela l’OMS (qui représentant l’ensemble des communautés médicales du monde, est sans doute détachée des références théoriques de Madame Vaillant) recommandent l’allaitement jusqu’à 2 ans, au risque d’induire des difficultés à grandir ? Ou peut-être que ce risque est purement imaginaire ? On pourrait même retourner cette assertion boiteuse, puisque réprimer son agressivité peut aussi sembler un objectif souhaitable, comme ne cessent de nous le montrer tant de terribles exemples dans le monde. L’indispensablement citée Claude Halmos avance à nouveau son unique argument à ce sujet : « Allaiter au long cours et dormir avec son enfant, c’est brouiller les repères et perturber les étapes de sa construction psychique. ». Nous attendons toujours les recherches scientifiques sérieuses qui viendraient à l’appui de cette affirmation, puisque nous n’avons pas, nous, la prétention d’élever au rang de vérité les pourtant innombrables exemples dans nos familles et nos entourages d’enfants « allaités au long cours et ayant dormi avec leurs parents » dont « la construction psychique » semble satisfaisante. Un espoir cependant pour Madame Halmos, les enfants dans ce cas étant de plus en plus nombreux, ces études pourront bientôt être menées de façon fiable, et conduiront sans doute à renforcer – plus qu’à redéfinir, car de nombreuses théories alternatives actuelles fécondes existent déjà, seulement elles restent encore trop souvent inexplicablement bloquées aux frontières françaises – une conception « des étapes de la construction psychique » ne s’appuyant pas sur des hypothèses datant d’un siècle.

l'hyper-père, compagnon de l'hyper-mère
l'hyper-père, compagnon de l'hyper-mère
Merci enfin à Danièle Gerkens de ne pas donner le dernier mot à ces menaces archaïques, et d’inviter plutôt à voir dans ce maternage assumé « les prémices d’une nouvelle voie », qu’empruntent, chacune à leur façon, avec le père de leurs enfants, avec ce qu’elles sont, dans les joies et les difficultés de la vie réelle, « les femmes indépendantes, rétives à toutes les injonctions et à toutes les normes, bien décidées à inventer leur propre définition d’une maternité épanouie ».

Marlène Martin.

Féminisme et maternage, une étude américaine

(via un article du blog santé du Figaro et en anglais : Are Feminism and Attachment Parenting Practices Compatible?)
Une étude américaine parue début juin dans la revue Sex Roles a mis en perspective les pratiques maternelles de 431 femmes avec leurs propres croyances relatives au féminisme et à la maternité. Les pratiques maternelles étudiées étaient plus spécifiquement l’allaitement prolongé, le sommeil partagé et le portage du bébé en écharpe. L’idée de départ était aussi de déterminer si les pratiques d’attachment parenting (parentage proximal) étaient vécues comme un facteur d’oppression ou au contraire de plus grande autonomisation (empowerment).
Et les auteures, Miriam Liss et Mindy Erchull, de conclure : « Nos résultats suggèrent que les stéréoptypes largement répandus comme quoi les féministes sont opposées aux relations familiales sont faux. » Ce sont bien les femmes féministes de l’étude qui se sont révêlées les plus favorables au parentage proximal tandis que les femmes non-féministes étaient plus portées à adopter des horaires stricts pour leurs enfants.
anneesdelait_500 Voilà qui ne va pas faire plaisir à Elisabeth Badinter ! (cliquez ici pour relire la critique de son livre le conflit, la femme, la mère)
En illustration, la couverture de Les années de lait, de Marie Australe, récit d’un allaitement au long cours.
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Journal Reference:

  1. Miriam Liss, Mindy J. Erchull. Feminism and Attachment Parenting: Attitudes, Stereotypes, and Misperceptions. Sex Roles, 2012; DOI: 10.1007/s11199-012-0173-z
 

Mères maternantes, vous ne respectez pas la tradition française !

Dans son récent livre, Le conflit, la femme, la mère[1], Élisabeth Badinter se réjouit de la forte natalité actuelle en France[2], qu’elle attribue à la fidélité des femmes françaises au modèle du 18e s., lorsque les citadines mettaient leurs bébés en nourrice pour mener une vie sociale « brillante »[3].

Elle accuse l’idéologie de la « bonne mère » de remettre au goût du jour la domination masculine naguère tenue à distance par les féministes des années 1970, en faisant retourner à la maison les mères de jeunes enfants, les éloignant du marché du travail seul censé leur donner liberté et indépendance.

Mais les « maternantes » refusent cette vision du monde basée sur le séparatisme : elles veulent à la fois être attentives aux besoins de leur bébé (être allaité, être porté, avoir une réponse à ses pleurs[4]) sans renoncer à leur vie conjugale, amicale, sociale. Les technologies modernes leur permettent d’inventer de nouvelles façons de travailler qui intègrent leurs enfants au lieu de les éloigner.

Les femmes françaises résisteraient donc au maternage grâce à la tradition mondaine française. Élisabeth Badinter se réjouit de la résistance des femmes françaises au modèle de la mère parfaite qui serait en voie d’être imposé par des pédiatres français et américains[5] (pour l’attachment parenting), le gouvernement[6] pour les congés parentaux, l’OMS et La Leche League pour l’allaitement. Le fait que les femmes françaises biberonnent massivement[7], qu’elles ne ressentent pas d’opprobre sociale quand elles reprennent le travail très vite[8], le fait qu’elles travaillent peu à temps partiel[9] s’expliquerait par l’histoire : « Nos aïeules du siècle des Lumières nous ont légué ce modèle peu commun d’une femme émancipée, déchargée des soucis du maternage[10]. »

Tout commence par les femmes de l’aristocratie, suivies par les femmes de la grande bourgeoisie, et, au 18e siècle par « toutes les couches de la société urbaine » – ce qui limite le propos d’Élisabeth Badinter à 10-20 % de la population française, puisque la grande majorité des femmes appartenaient à la paysannerie. « Les femmes (et leurs familles) qui se croyaient au dessus du vulgaire pensaient qu’il était peu glorieux d‘allaiter elles-mêmes, que l’allaitement était aussi ridicule que dégoutant[11] ». « Peu à peu, se débarrasser de son enfant devint une marque de distinction sociale. Les petites bourgeoises […], guère sujettes aux mondanités, s’empressèrent de copier leurs sœurs plus favorisées. À défaut d’une vie sociale brillante, elles pouvaient acquérir ce premier signe d’un statut envié en se débarrassant elles aussi de leurs responsabilités maternelles sur des mercenaires. Mieux valait ne rien faire du tout plutôt que paraître occupée d’objets aussi insignifiants[12] ».

Ayant lieu en parallèle de la montée de l’absolutisme royal, cette soumission au caractère hiérarchisé de la société française de l’époque se fait au prix d’une forte mortalité[13] des bébés.

 

Pour les femmes les plus favorisées, « leur épanouissement se réalise dans la vie mondaine : recevoir et rendre des visites, montrer une nouvelle robe, s’afficher à la promenade, courir aux spectacles[14]. » Pour l’auteure, « Au 18e s, libérée des fardeaux propres à la condition féminine commune, la Française des classes les plus favorisées est avec l’Anglaise la femme la plus libre du monde ». Mais en confondant liberté et frivolité, Élisabeth Badinter met surtout en évidence l’aliénation sociale des femmes huppées de l’époque.

Par une sorte de renversement historique, les femmes les plus cultivées de notre époque ont choisi l’attitude inverse. Ce sont les femmes les plus diplômées qui allaitent le plus. Ces femmes maternantes ne considèrent pas que dépenser de l’argent (biberon, lait, médecin) est un signe de progrès social ni qu’allaiter est « dégoutant[15] » mais simplement que leur bébé en a besoin.

De plus, elles tiennent salon…, non loin de leur enfant, lors des rencontres des associations de soutien entre mères (par exemple La leche league www.lllfrance.org) où elles partagent discussions, informations et échanges. Souvent elles se sont d’abord connues dans ces salons électroniques que sont les forums et les listes de discussion sur Internet : peut-être est-ce ce qu’Élisabeth Badinter qualifie de « véritable guerre idéologique souterraine[16] », menée par la base contre les diktats des publicitaires[17] ?

En effet, il est propre au mode de vie contemporain soumis à la publicité de favoriser la consommation en quantité, alors que le maternage de proximité implique plus de liens[18] et moins de biens[19]. Est-ce en raison de cette potentielle consommation de masse qu’Élisabeth Badinter se réjouit de la « belle natalité française[20] » qui découlerait du caractère « médiocre[21] » du maternage à la française ?

Cette idéologie de la « bonne mère » viendrait contrecarrer le combat féministe des années 1970 contre la domination masculine.

En effet, la domination masculine, que les féministes avaient cru anéantir, reviendrait sournoisement, d’après Élisabeth Badinter, par le « maternage [qui a engendré] une régression de la condition des femmes […]. C’est l’innocent bébé -bien malgré lui- qui est devenu le meilleur allié de la domination masculine[22]. »

 

Dans les statistiques à ce sujet, la domination masculine est mesurée par des calculs de temps passé à des tâches jugées nobles (temps de travail et de loisir) versus des tâches jugées dégradantes (temps consacré aux enfants et à la maison[23]). La statistique n’a aucun égard pour les femmes qui accomplissent ces activités en réfléchissant, en écoutant musique ou radio, ou en étant pleinement satisfaites de la relation permise avec un enfant à l’occasion d’une visite chez le médecin, toutes occasions que rate plus souvent le père.

 

Inversement, le temps passé au travail est unilatéralement valorisé dans ces analyses statistiques, alors que beaucoup de travailleurs n’y trouvent pas toujours leur compte : il s’agit de temps passé au service de leur patron, de leurs clients, pas de temps pour soi (à part une infime minorité). En revanche, la mère qui s’est arrêtée de travailler ou a diminué son temps de travail, retrouve du temps pour ses enfants mais aussi pour elle[24] : cette qualité de temps n’est jamais mesurée par les chiffres.

 

Peut-être devrait-on chercher l’« égalité » dans l’autre sens, en permettant aux pères de passer du temps avec leur famille et en allant vers les valeurs maternantes –il n’y a d’ailleurs pas de terme en français pour « paternant » alors que l’anglais associe les deux parents en parlant d’attachment parenting, qu’on peut adapter en parentage proximal. Ainsi, le jour où les pères pourront prendre un temps partiel sans se faire regarder de travers, ou sans devoir faire en 4 jours le travail de 5 en étant payés 4, on vivra probablement un monde (un peu) meilleur.

 

Contrairement à ce que sous-entend Élisabeth Badinter en tronquant une citation d’Edwige Antier[25], les maternantes sont ravies que l’émergence des « papas poules » des années 1970-1980[26] ait permis de banaliser le fait que le père change les couches ou donne le bain, entre autres occasions de relations père-enfant.

 

Enfin, l’attention donnée au bébé et au jeune enfant n’implique pas un refus du travail en soi par les femmes concernées. Souvent, les maternantes arrêtent un métier prestigieux auquel les a menées un parcours scolaire sans histoire, parce que le temps du maternage leur a fait reconsidérer leurs priorités et affermir leur refus d’un monde du travail marqué par des valeurs masculines soumises à la compétition (« Ils recherchent l’argent, le pouvoir et un statut avec une grande détermination et persévérance[27] »). Nombre d’activités et de métiers émergent de ces nouvelles pratiques, favorisées par les nouvelles technologies et Internet. Ces nouvelles façons de travailler tendent à refuser le séparatisme : les enfants font partie de la vie, ils peuvent ne pas être loin quand le parent travaille.

 

Donc rien à voir avec un « retour au modèle traditionnel[28] », ni une prétendue aspiration à « la sagesse [qui serait] ailleurs, pour ne pas dire hier[29]… »

 

Nous ne vivons pas de façon séparée, voire séparatiste comme semble l’impliquer la vision du monde d’Élisabeth Badinter –à commencer par le titre de son livre, le conflit.

Oui, il s’agit de privilégier l’enfant d’abord, le bébé fragile[30], dépendant et avide de relations.

 

Mais cette proximité avec le bébé n’implique pas de séparation avec le papa ! Les pédopsys craignent que le papa soit exilé en cas de cododo[31], mais cela n’arrive que chez les familles qui ne sont pas allées au bout de leur réflexion de parentage : ce dont a besoin une nouvelle famille n’est pas un lit à barreaux mais un grand lit parental ou plusieurs matelas accolés par terre, ou encore un side-bed pour le bébé.

 

Pas de séparation avec les autres adultes non plus. Les femmes qui pensent avoir des devoirs vis-à-vis de leur petit enfant sont aussi des femmes qui vivent une vie stimulante. Le maternage du bébé est associé à l’ennui par Élisabeth Badinter, qui cite des auteures de romans qui « n’aspirent qu’à retrouver le monde extérieur[32]. » Propos étranges aux oreilles des maternantes qui lisent, pianotent sur leur ordinateur, sortent avec leur bébé, visitent et rendent visite, passent du temps avec leurs amis. L’écharpe et l’allaitement permettent une grande liberté de mouvement.

 

Élisabeth Badinter croit aussi que « L’idéal [maternant est] de faire succéder le tête-à-tête au corps-à-corps[33]. » Voilà une position bien loin du maternage : les parents qui veulent être disponibles pour leur enfant ne centrent néanmoins pas leur vie sur lui[34], et savent que l’enfant ne gagne rien, au contraire, à avoir des parents trop « sur lui », trop inquiets ou contrôlants.

 

Du coup, les maternantes ne se sentent pas dépassées par « l’extension des devoirs maternels » de la fin du 20e s., qui impliqueraient « une attention scrupuleuse au développement psychologique, social et intellectuel de l’enfant[35]. » Elles savent qu’en plus de son besoin de lait et de contact, leur bébé puis enfant aspire surtout à vivre avec son entourage, en observation, imitation, interaction : le bambin mange dans l’assiette de son parent, participe à ses sorties avec d’autres familles et construit ainsi sa vie sociale.

 

Le principal souci des maternantes est finalement surtout de minimiser pour leur enfant les contaminations industrielles (nourriture, couches, eau, air) et de diminuer leurs atteintes à l’environnement (pesticides, couches etc.). Le monde pollué qu’elles vont donner en héritage à leurs enfants les questionne. Les propos ironiques d’Élisabeth Badinter sur l’écologie[36] révèlent d’ailleurs le triomphalisme économique, rationalisateur et industriel des années 1970. Malgré son ton persifleur, Élisabeth Badinter résume assez bien les aspirations d’aujourd’hui : « De la pratique amorale de cette ‘exploitation’ [de la nature], on est à présent sommé de passer à son respect[37]. » Cependant, la conclusion qu’elle en tire de « soumission à la Mère nature », « dont on admire la simplicité et la sagesse[38] » est tâchée d’anthropomorphisme : « soumission » et « admiration » sont propres aux valeurs masculines. Vivre en équilibre avec la nature et son entourage ne relève pas de la soumission mais de l’interaction et de l’ajustement fin.

 

Ainsi, les maternantes qui essaient d’être attentives aux besoins de leur enfant ne se reconnaissent guère dans les caractères maternels que cite Élisabeth Badinter lorsqu’elle parle des années 1970 : « nonchalance », « indifférence[39] », « égoïsme[40] » et presque revendication de l’inattention et de l’irresponsabilité[41]. « Comme sont loin les années soixante-dix où l’on pouvait vivre sa grossesse avec insouciance et légèreté[42] ! »

 

Enfin, le séparatisme d’Élisabeth Badinter provient aussi de la distinction qu’elle fait entre « la femme et la mère » et par son aspiration récurrente à définir une identité féminine[43]. Or on peut vouloir refuser d’être identifié par ce seul attribut et trouver simplificatrices ces tentatives de définition[44].

 

 

La culpabilisation
Au final, Élisabeth Badinter accuse l’idéologie maternante de créer une pression et de culpabiliser les jeunes mères qui font le choix de privilégier leur « vie de femme », quitte à être une « mère médiocre ». Par exemple avec l’allaitement : « Il faut un sacré caractère aux jeunes accouchées pour braver les consignes des infirmières et puéricultrices[45] ». Mais on entend souvent un discours inverse chez les allaitantes[46].

Plus loin, le livre parle des femmes qui se sentiraient rejetées parce qu’elles n’ont pas d’enfant[47], de même qu’on entend aussi des témoignages de femmes qui se sentent rejetées car elles allaitent plus de six mois, dorment avec leur bébé et ne trouvent qu’injonctions à la séparation sur les étals des librairies.

Tout le monde semble chercher l’acceptation pleine et entière de ce qu’il est, comme si en tant qu’enfant on n’avait pas reçu cette affection inconditionnelle de la part de son entourage. Chacun semble vouloir un unilatéralisme des avis des autres et se sent culpabilisé si ça n’est pas le cas.

Ainsi, Élisabeth Badinter dit[48] : « Quelle mère n’éprouvera pas, au minimum, un pincement de culpabilité si elle ne se conforme pas aux lois de la nature ? » Mais si cette mère constate que ses enfants vont bien, qu’elle a une relation satisfaisante avec eux (ce qui n’est en aucun cas l’apanage des mères ayant allaité), où est le problème ? Est-ce pour éviter ce pincement aux jeunes mères et à elle-même qu’elle a écrit ce livre ? Minimise-t’elle les avantages de l’allaitement[49] pour mieux se déculpabiliser de ne pas l’avoir fait ?

 

Élisabeth Badinter semble privilégier la vie loin des enfants au nom de la faible rentabilité affective du temps passé avec ses enfants. « Comment reconnaître que l’on a fait trop de sacrifices pour les bénéfices affectifs et autres qu’on en a tirés ?[50] » Mais peut-être le problème a-t-il été de faire ces sacrifices ? De vivre les relations avec son compagnon, ses enfants, ses amis, son travail sur un mode séparatiste ? Le temps passé ensemble avec don de gentillesse et de confiance inconditionnelle est du temps qui construit du lien durable et qui fait sens.

claudia.renau@gmail.com


[1] Flammarion, février 2010.

[2] Relativement forte par rapport aux autres pays européens. Voir www.ined.fr/fr/pop_chiffres/pays_developpes/indicateurs_fecondite.

[3] Le numéro 454 de Population et sociétés rédigé par Gilles Pison attribue cette augmentation récente au report de la maternité des jeunes femmes des années 1970 et 1980, dont l’âge à la maternité a reculé, jusqu’à 30 ans aujourd’hui pour le premier enfant : pdf en téléchargement là : www.ined.fr/fr/pop_chiffres/france/structure_population/pyramide_ages.

Peut-être d’ailleurs que ce recul de la première naissance à un âge qui a permis de profiter de la vie en célibat favorise le temps du maternage. Voir cet article sur Nancy Huston : www.peripheries.net/article254.html.

[4] Voir Ne pleure plus bébé, Claude Didierjean-Jouveau, Jouvence.

[5] John Bowlby et T. Berry Brazelton, qui ont popularisé la théorie de l’attachement, Edwige Antier en France.

[6] Pour les aides aux femmes qui veulent arrêter de travailler pour rester avec leur bébé, en 1985 et en 2004.

[7] 15 % d’allaitement quand le bébé a deux mois et demi.

[8] Contrairement aux mères allemandes ou japonaises qui ne pourraient pas se le permettre et qui du coup ont peu d’enfants.

[9] Même si l’analyse des chiffres est subjective : « 50 % des mères d’un enfant travaillent à temps plein [ainsi que] 25 % des mères de trois enfants ou plus », page 234.

[10] Page 246.

[11] Page 241.

[12] Page 244.

[13] Page 244-245.

[14] Page 243.

[15] Le refus de ce qui rapproche le corps de l’animal exprime visiblement un malaise. Le dégoût vis-à-vis des sécrétions féminines (sang, lait) est une attitude machiste que le combat féministe a justement permis de dépasser.

[16] Page 251.

[17] Voir les articles de Arrêt sur Image : www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2754.

[18] Liens permis par l’allaitement, le cododo –dont le but est surtout de ne pas laisser pleurer le bébé, de prendre au sérieux ses demandes-, parfois la communication par l’élimination (c’est-à-dire la vie sans couches), l’instruction en famille etc.

[19] En reprenant un slogan des décroissants, www.decroissance.org.

[20] Page 233.

[21] Selon le terme d’Élisabeth Badinter.

[22] Page 146.

[23] Ça ne dérange d’ailleurs pas Élisabeth Badinter, les féministes et les mères travailleuses de confier à d’autres femmes ces tâches qu’elles jugent ingrates. Mais si les mères trouvent si pénible de materner leurs propres enfants, pourquoi d’autres femmes trouveraient gratifiant de s’occuper des enfants des autres ?

[24] La réflexion sur soi, la connaissance de soi-même, de ses propres besoins de base étant importants dans la relation avec ses enfants : que ce soit pour les minimiser face à un tout-petit (ou un plus grand) dont les besoins priment ou pour détecter quels sont ses propres besoins importants à affirmer.

[25] Page 149. Le texte original d’Edwige Antier, Éloge des mères, J’ai lu (pages 100-101) ne rejette pas les soins au bébé donnés par le père (néanmoins, la citation de Dolto de cette même page nous parait absurde).

[26] Page148.

[27] Citation page 39.

[28] Page 13.

[29] Page 52.

[30] Elle oublie d’ailleurs la primauté du besoin de l’enfant dans son paragraphe sur l’accouchement à domicile (page 61) : les mères qui préfèrent accoucher à la maison le font souvent avant tout pour protéger le bébé à naître (faciliter sa naissance, lui éviter l’imprégnation de l’analgésie, lui éviter les intrusions hospitalières).

[31] « Rufo redoute que [cette pratique] pousse le père hors du lit conjugal pour l’exiler au salon », page 155.

[32] Page 26.

[33] Page 161.

[34] Voir Le concept du continuum, de Jean Liedloff, Ambre.

[35] Page 171. Par ailleurs, observer et accompagner le développement d’un bébé est passionnant, de nombreux scientifiques ont fait des études prestigieuses là-dessus (Piaget), pourquoi les mères n’auraient-elles pas le droit de trouver ça passionnant aussi, intellectuellement passionnant !

[36] Pages 53-54.

[37] Page 53.

[38] Page 54, et aussi : « L’autorité de la nature est indiscutable » page 105.

[39] Page 248.

[40] Page 141.

[41] Page 247.

[42] Page 101.

[43] Par exemple page 249.

[44] Ainsi, l’on peut se réjouir que : « L’illusion d’un front uni des femmes [ait] volé en éclat, tant leurs intérêts peuvent diverger. De quoi, là aussi, remettre en question la définition d’une identité féminine. »

[45] Page 138.

[46] D’où des manifestations comme la « Grande tétée » – évoquée avec un peu de condescendance page 233 – pour susciter une reconnaissance publique.

[47] Pages 210, 213, 214, 223, 224, notamment en raison de l’idéal de la mère parfaite.

[48] Page 93.

[49] Page 108, 138, 139, 140.

[50] Page 225, page 253 aussi.