Télécharger la fiche au format pdf en cliquant sur ce lien : Comment John Holt a abandonné l'écriture cursive

Quand, enfant, j’ai appris à écrire avec les lettres cursives, j’ai trouvé que c’était facile et plaisant, et j’ai vite développé une petite écriture assez claire, qui n’a pas trop changé depuis, du moins quand je fais attention.
Quand j’enseignais en classe de CM2, de nombreux élèves avaient une écriture lente, torturée, irrégulière, faite de gribouillis, et j’ai alors commencé à me demander pourquoi les écoles insistaient tant pour enseigner l’écriture cursive. Croyant alors encore que les écoles avaient toujours de bonnes raisons de faire ce qu’elles faisaient, j’ai pensé que l’écriture cursive devait être bien plus facile que l’écriture imprimée « en script ». Dans la mesure où ma propre écriture était très petite et rapide, particulièrement quand j’écrivais beaucoup, j’étais amené à le croire. Secrètement, je pensais même que probablement très peu de gens pouvaient écrire aussi vite que moi.

Un jour, en CM2, j’ai parlé à mes élèves de la fameuse phrase : « The quick brown fox jumps over the lazy dog45 » qui contient toutes les lettres de l’alphabet. Je leur ai proposé de compter combien de fois ils pourraient l’écrire en 30 secondes, en les chronométrant. Après chaque essai, ils comptaient le nombre de mots qu’ils avaient écrits, pour voir combien la pratique les faisait aller de plus en plus vite. Nous avons fait une série d’exercices de ce genre, dans lesquels les élèves n’étaient pas en compétition les uns avec les autres, mais avec eux-mêmes, essayant de battre leur propre record. Les enfants ont apprécié ces défis dans lesquels chacun gagnait puisque chacun s’améliorait. Ils se donnaient à fond dans ce travail sur « le renard brun et rapide » – tout comme moi, qui le faisais aussi, assis à mon bureau, faisant la course parmi eux avec mon écriture fine.

Quand j’ai commencé à marcher dans la salle et que j’ai regardé les feuilles que les enfants me brandissaient pour me montrer leurs progrès, j’ai eu un choc. Trois élèves écrivaient apparemment plus vite que moi, malgré leur utilisation de l’écriture scripte ; l’une était assez sale mais les deux autres écritures étaient assez claires. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être correct, qu’il devait y avoir une erreur quelque part, que j’avais dû mal compter, que ces enfants de 10 ans ne pouvaient pas écrire leurs grandes lettres en script plus vite que je n’écris mes toutes petites cursives super rapides. J’ai proposé que nous écrivions d’autres renards bruns rapides. Ils ont accepté avec joie. De retour à mon bureau, j’ai fait voler mon stylo. Cette fois-ci nous allions voir ! Hélas, le résultat a été le même : je n’étais que le quatrième de la classe à écrire le plus vite (est-ce que je l’ai avoué ? Je ne me souviens plus).

Alors, pourquoi enseignons-nous et exigeons-nous l’écriture cursive dans les écoles ? Je n’en ai aucune idée. Pure habitude, je suppose. Comme le dit la chanson : « Fais, fais, fais ce que tu as toujours fait, fait, fait… » Plus tard, j’ai appris que les lettres cursives étaient issues d’une écriture décorative inventée pour la gravure du cuivre, une forme d’écriture lente et pénible qui n’avait rien à voir avec la vitesse. Quelqu’un quelque part a donc décidé un jour que ce serait joli que les enfants apprennent à écrire comme des calligraphes, l’histoire et la routine ont fait le reste !

Le lendemain j’ai testé moi-même ces deux types d’écritures, pour voir si j’écrirais plus vite en cursive ou dans l’écriture scripte italique que j’utilise parfois pour écrire de petites notes dans mon bureau. À ma grande surprise, malgré le fait d’avoir utilisé l’écriture cursive toute ma vie, j’écrivais plus vite en script. La différence n’était pas énorme mais elle existait. Peu importe la pratique que j’avais de la cursive, je ne pourrais jamais écrire aussi vite qu’en script.

Pourquoi est-ce ainsi ? La seule raison que je vois c’est que quand on bouge le stylo depuis la fin d’une lettre vers le début de la suivante, on peut le bouger un peu plus vite dans l’air que sur le papier, d’une part parce que le papier ralentit légèrement le stylo et aussi parce qu’on n’a pas besoin de se soucier de l’allure des liaisons entre les lettres.

Ainsi, à l’âge tendre de 57 ans, j’ai abandonné les cursives (à part pour ma signature) et j’ai commencé à écrire avec ma nouvelle écriture. Pourquoi pas, puisque c’est à la fois plus rapide et plus lisible ?

Pourquoi l’écriture scripte est-elle plus lisible que l’écriture cursive, en général ? Ou, pour le dire différemment, pourquoi les lettres non jointives sont-elles plus faciles à lire que les lettres jointes ? Parce qu’il n’y a pas de risque de confondre les jointures (« ligatures » dit un livre) avec les lettres elles-mêmes. C’est l’un des problèmes majeurs des écritures illisibles : souvent on ne peut pas dire si la trace sur le papier est une partie d’une lettre ou une jointure entre des lettres.

À présent, si nous le voulons, nous avons deux raisons solides et convaincantes pour résister aux demandes des écoles d’écrire en cursif : l’écriture scripte est plus lisible et visiblement plus rapide. Bien sûr si les enfants veulent apprendre l’écriture cursive, parce qu’ils en aiment l’apparence, ou parce qu’ils voient certains adultes l’utiliser, ils le peuvent. En revanche, il n’y a aucune raison sensée de les y obliger !

On n’a besoin de connaître que quelques formes et quelques traits basiques pour former les lettres et on peut facilement et rapidement les montrer en les formant avec les mains et les doigts. Globalement je ne vois pas de raison de faire perdre du temps aux enfants en les faisant s’exercer à reproduire ces formes. S’ils écrivent, comme quand ils parlent, pour dire ce qu’ils veulent dire aux personnes à qui ils ont envie de les dire, et s’ils ont à leur disposition de bons modèles d’écriture, ils vont améliorer leur écriture comme ils améliorent leur langage oral. Il y a une exception possible : les enfants qui ont appris à écrire en cursives et qui ont une écriture patte de mouche, empruntée et illisible ; ceux-là pourront avoir besoin d’un peu de pratique pour produire ces formes, juste pour s’entraîner et pour donner à leur main la sensation que l’écriture scripte peut être aussi agréable que jolie. Cependant je ne pousserais pas un enfant qui résiste et qui préfère écrire avec la « vraie écriture » : l’essentiel, c’est qu’écrire signifie bien pour eux être lu par les autres.


Note 45 : Le renard brun et rapide saute sur le chien paresseux. Un équivalent français de ce pangramme serait « Portez ce vieux whisky au juge blond qui fume. »

 

Extrait page 152-154 du livre Les apprentissages autonomes, “L’écriture manuelle”.

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