Télécharger la fiche au format pdf en cliquant sur ce lien : On apprend mieux par la conversation que par l'écrit : la "conversation sociale" d'Alan Thomas

Les enfants aiment parler. Une enseignante nous a raconté une anecdote dans sa classe maternelle. Appelée hors de la salle pendant quelques minutes, elle a été remplacée par un enseignant de l’école en charge d’une classe de plus grands. Après s’être présenté, il a demandé aux enfants de lever la main s’ils voulaient parler. Ils ont tous levé la main. Quand le professeur a retrouvé sa collègue, il était un peu perplexe. Comme ils avaient tous levé la main en même temps, il pensait que les enfants voulaient peut-être le faire marcher. « Pas
du tout, répondit-elle, ils vous aiment bien et veulent tous vous parler ! » À l’école, il est hors de question pour les enfants d’avoir autre chose qu’une conversation éphémère avec leur professeur. Ces enfants n’avaient pas été à l’école assez longtemps pour connaître ce fonctionnement.

De tous les processus dont nous parlons dans ce chapitre, la conversation est probablement la plus fréquemment citée par les parents. Le rôle de la conversation sociale entre parents et enfants a été mis en évidence par le travail de Tizard et Hughes (1984) qui ont enregistré et comparé les conversations que des enfants de 3 et 4 ans ont eues avec leurs parents à la maison et celles qu’ils ont eues avec les membres du personnel de la garderie scolaire qu’ils fréquentaient à mi-temps. La qualité de la langue utilisée et le contenu intellectuel étaient supérieurs à la maison, indépendamment de l’origine parentale. On ne sait pas si les conversations continueraient à offrir les mêmes avantages après l’âge de l’entrée à l’école, sujet au coeur des recherches précédentes d’Alan (Thomas, 1994, 1998). Nous allons explorer plus en profondeur la contribution de la conversation à l’apprentissage informel.

Il ne s’agit pas du type de dialogue dirigé entre l’enseignant et les élèves dont le contenu est presque entièrement dédié à ce qui est enseigné, fruit du programme et d’une planification minutieuse des leçons. La conversation à la maison est un processus social, donc interactif, qui peut aller dans n’importe quelle direction, depuis les préoccupations pratiques de la vie quotidienne jusqu’à des discussions très pointues et intellectuelles. Les parents dont l’approche est informelle sont persuadés que la conversation est très importante dans l’apprentissage.

En fait, je pense que l’apprentissage par la conversation est l’élément le plus important de tout leur apprentissage. J’irais jusqu’à affirmer que ça représente probablement 50 % – autant donc que toutes les autres méthodes réunies. Ce serait mon estimation a posteriori. (6)

La conversation est quelque chose d’important, j’y pensais justement ce matin. J’ai de longues conversations avec les enfants sur toutes sortes de sujets. (15)

Je pense que beaucoup de leurs apprentissages, la majeure partie, passent par la conversation, les connaissances générales, je suppose… On parle de tout, absolument de tout – que ce soit de l’état de l’environnement ou ce que nous allons cuisiner pour le dîner. (21)

Une conversation réfléchie permet l’acquisition de nombreux apprentissages… Je cherche toujours à aller un peu plus loin. (19)

Nous connaissons beaucoup d’adultes, de parents de leurs amis instruits en famille, et ils peuvent discuter avec eux ainsi qu’avec leurs amis d’âges différents. On apprend beaucoup des autres, non ? Ils ont parfois des centres d’intérêt surprenants. (20)

C’est intéressant, les mémoires vives… J’emmenais mon compagnon prendre le bus tôt le matin… Quand les enfants étaient petits, je passais beaucoup de temps dans la voiture. Je me souviens un matin à 7h30 ou 8 heures, sur le chemin du retour, la radio allumée a mentionné les musulmans et ma fille a posé une question à l’arrière de la voiture. Alors j’ai éteint la radio et nous avons eu une longue discussion, et en arrivant à la maison nous avions couvert toutes les religions du monde. Je ne sais pas, elle devait avoir entre quatre et sept ans et je me souviens que je me suis mise à penser : « Mon Dieu ! Elle pourrait être à l’école, à essayer de tirer quelque chose au milieu de la foule, et nous, on a ce truc-là, c’est énorme (…) Ça peut arriver parce que je m’écrie : « Oh mon Dieu ! » quand j’entends quelque chose aux infos et ils vont me demander pourquoi j’ai réagi comme ça. Alors je dois m’expliquer. (4)

Dans la conversation en famille, les participants sont à égalité, il n’y a pas de contrôle de l’une des parties sur l’autre, ni d’ordre du jour, cela se voit par les tours et détours que la conversation peut prendre.

Je pense que c’est un processus naturel : la conversation se déroule dans un environnement détendu et spontané, sans objectif précis ni attente de résultat. La conversation tourne juste autour d’un sujet. Il n’y a rien de menaçant. Dans ce contexte, même s’il n’y a pas de but préconçu, il y a néanmoins une logique. Une conversation naturelle ne ressemble pas à une « conversation guidée » à l’école où l’enseignant tente d’« obtenir » certaines réponses. Une vraie conversation a toujours un but mais il n’est pas imposé. Une conversation à la maison commence par exemple par une question sur les vitamines B d’une boîte de céréales, puis la conversation couvre quinze sujets différents et se termine avec les Chinois et leur problème de surpopulation, et nous ne savons jamais vraiment comment on est arrivé à un sujet si éloigné de celui du départ. Je pense que les enfants apprennent très facilement quand ils sont intéressés par quelque chose et la conversation permet d’aborder de nombreux sujets. Parfois ils choisissent de suivre un sujet, parfois ils absorbent les choses dans leur culture générale et, parfois, ils perdent tout intérêt et la conversation s’éteint. (5)

Les parents pourraient naturellement essayer de prolonger la conversation, mais les enfants ne se sentent pas contraints à écouter. De l’extérieur, cela peut sembler une occasion perdue ; mais il se peut que les enfants sélectionnent d’eux-mêmes le niveau optimal ou la quantité de connaissances qu’ils peuvent absorber à un moment donné.

Dès qu’ils pensent que vous essayez de leur enseigner quelque chose, ils disent d’arrêter… Nous constatons que nous devons être brefs et précis, juste leur donner la réponse à leurs questions … Ils disent généralement : « Maman tu as été trop longue. » (21)

Par souci d’honnêteté envers vos enfants vous voulez leur donner autant d’informations que possible mais ils ne vont pas les assimiler – ce que je trouve un peu étrange, c’est le contraire de ce à quoi je m’attendais … Malheureusement, assez souvent les enfants trouvent les conversations parents/enfants très ennuyeuses. (15)

Ils ont de très bons détecteurs de ce qui ne les intéresse pas. Par exemple ils diront que c’est une leçon de papa sur un sujet auquel il croit et dont il parle avec passion, que ça vient de lui et ils vont soit s’y intéresser soit laisser tomber. Et ils font ça tout le temps. Parfois ils vont me demander d’en dire plus. (4)

D’un autre côté quand il y a un réel intérêt, la conversation offre une multitude de possibilités d’apprentissage pour les enfants, qui sont, alors, aussi susceptibles que leurs parents de démarrer un sujet. D’abord, de façon évidente, c’est un moyen de transmission d’informations entre personnes. Les parents transmettent naturellement beaucoup à leurs enfants – ils en savent plus sur la plupart des sujets – mais la conversation n’est pas seulement un moyen d’informer les enfants. Ce n’est pas un enseignement. Le témoignage suivant, assez long, illustre la nature interactive de la conversation entre participants qui y sont plongés et jouent un rôle actif dans l’évolution de la conversation, permettant ainsi d’aborder de nouveaux domaines ou des angles neufs.

Mère : Nous allons en voiture quelque part et un sujet de conversation émerge. Il porte souvent sur quelque chose auquel ils ont pensé, ils commencent à en parler et chacun participe, avec ses différents points de vue, ce qui élargit la conversation. Par exemple, ça peut-être la façon dont fonctionne une bombe nucléaire. Mais ça peut aussi concerner des questions plus morales – la façon dont les gens traitent les autres – ou d’ordre émotionnel – ce qui affecte l’un d’entre eux sur le moment et dont ils veulent parler. N’importe quoi en fait, soucis, stress…

Père : La conversation démarre souvent dans la voiture. Dans la voiture, il y a une sorte d’arrêt du temps. Nous voyageons pas mal et par ailleurs nous sommes tous les deux très occupés. Nous avons tendance à faire beaucoup de choses, les enfants sont les bienvenus pour se joindre ou pas à nous. Mais ce temps de voiture est particulier. Nous écoutons parfois la radio ou nous jouons à un jeu, mais ce qui se passe la plupart du temps, c’est que nous discutons. Et là nous ne sommes pas dispersés, nous sommes tous ensemble.

Mère : Ils peuvent ne pas écouter si ce n’est pas intéressant pour eux.

Père : C’est ce qu’ils font puisqu’ils changent la conversation si elle n’est pas intéressante pour eux. Beaucoup de ces conversations démarrent entre nous deux et tout le monde dans la voiture écoute et participe passivement. Puis une exclamation survient. Sur le moment, on n’a pas l’impression qu’il se passe grand chose. Avec le recul, c’est en fait une quantité considérable de temps de très bonne qualité (…) C’est un de ces endroits où il n’y a pas de distractions, nous connaissons déjà le paysage pour être souvent passés par ces endroits auparavant. Et je pense que le stimulus constant ne vient pas de nous mais d’eux. Tous ces petits morceaux finissent par être importants, car il n’y a aucune pression pour ces moments. Je pense que l’un des problèmes avec une structure scolaire est que je vais faire de la géographie, j’obtiens de l’information – c’est assez stimulant – et puis je dois tout de suite aller faire quelque chose de très différent pendant 40 autres minutes, avec des trucs là tout aussi intéressants ou ennuyeux ou quoi que ce soit, chaque nouvelle découverte efface la précédente. Alors qu’ici, parce qu’ils choisissent les sujets de conversation, ils en apprennent plus sur des sujets qui les intéressent naturellement, et on évite de passer à un autre sujet tant qu’ils sont intéressés.

La fille [13 ans] : Parfois, pendant le trajet pour rentrer à la maison, je pose une question à papa, comme : Comment fonctionne exactement une explosion de bombe nucléaire ou quelque chose du genre. On peut avoir une conversation d’une demi-heure sur ce même sujet, quelle est exactement la fonction de cet élément ou de tel autre, quelles sont les modifications au niveau chimique, comment fonctionne exactement la bombe pour détruire quelque chose. Une chose mène à une autre.

Mère : Un exemple délicat…

Bien sûr, les parents ne connaissent pas toujours les informations que leurs enfants demandent ou ne peuvent pas toujours contribuer comme ils le souhaiteraient. Mais observer comment une personne va s’en sortir, réfléchir à des sujets en dehors de son champ de connaissances habituel peut être enrichissant pour les enfants. C’est également une occasion pour les parents d’admettre leur ignorance. Le résultat est parfois une véritable enquête que les deux parties partagent.

Le bonheur d’être ignorant sur certains sujets, ça me frappe beaucoup dans l’instruction en famille. Souvent, les enseignants éprouvent le besoin de faire semblant de tout savoir sur tout. Alors que si votre enfant s’intéresse à un domaine que vous ne connaissez pas, vous pouvez juste dire : « Je ne sais pas, nous allons chercher ensemble » et ça montre qu’on peut apprendre des choses sur des sujets qu’on ne connait pas… (26)

Certains parents font attention à l’autre versant de la conversation, lorsque les parents écoutent au lieu de parler. Avoir quelqu’un pour échanger des idées ou pour penser à haute voix peut être très utile pour ajuster ses réflexions sur un sujet ou une idée complexe. Les parents ont à la fois le temps et l’envie d’être des auditeurs sympathiques, quelle que soit la question, offrant un terrain où l’enfant peut travailler à la construction de son propre chemin.

Elle a besoin de quelqu’un comme d’un panneau, donc même si on peut avoir l’impression que je ne suis pas intéressée, en fait je le suis, je me contente de recevoir ses réflexions, telles des balles qui rebondissent. (24)

Je lui donne du temps et j’aime l’écouter. (16)

Pour les enfants l’écoute peut aussi être un moyen très important de capter l’information, similaire à l’observation. Il est possible d’être passivement impliqué dans une conversation et les enfants instruits à la maison ont probablement plus de chance que la plupart des autres enfants d’écouter les conversations des adultes. Celles-ci peuvent être occasionnelles, sociales ou encore plus formelles lorsque les enfants accompagnent leur parents dans les magasins, les banques, les bureaux d’avocats, chez le médecin ou le vétérinaire, les occasions où les parents doivent parler à des interlocuteurs extérieurs sont nombreuses. Par ailleurs, les enfants instruits en famille ont bien plus l’occasion d’appréhender les possibilités de ce type d’apprentissage puisqu’ils ne peuvent pas rester seuls à la maison, sauf si quelqu’un peut s’occuper d’eux. De ces conversations peuvent être tirées de nombreuses informations
sur tous les sujets possibles, sur la façon dont la société fonctionne ou comment les relations adultes y sont organisées.


Note : (NB. Les enfants ont souvent été présents et ont participé)

Participant(s) à l’interview – Enfants instruits en famille et âges en années (G =garçon, F = fille)
  1. Père G 16 ; G 14
  2. Mère G 24 ; G 22 ; G 16 ; G 11 ; G 9
  3. Mère G 15 ; F 13 ; G 11 ; G 10 ; G 8
  4. Les deux parents F 12 ; F 10
  5. Mère G 14 ; G 11 ; G 9
  6. Les deux parents F 13 ; F 11 ; G 7
  7. Mère G 24 ; G 21 ; F 11
  8. Mère F 13 ; G 11
  9. Mère G 12 ; G 10 ; F 7 ; G 2
  10. Mère G 14 ; F 12
  11. Mère F 17 ; F 14 ; F 12 ; G 10 ; G 8
  12. Mère G 18 ; G 15 ; G 13 ; F 10
  13. Mère G 24 ; F 21 ; F 18 ; F 16 ; G 10
  14. Mère F 12 ; F 10 ; G 7
  15. Les deux parents F 11 ; G 9
  16. Mère F 20 ; G 18 ; G 14 ; F 6
  17. Les deux parents F 5 ; G 3 ; F 18 mois
  18. Mère G 12 ; G 8
  19. Père G 10 ; G 8 ; G 6
  20. Mère G 16 ; F 14 ; F 10
  21. Les deux (séparément) F 14 ; G 12
  22. Mère (elle-même instruite en famille) G 9 mois
  23. Mère G 9 ; F 8 mois
  24. Mère F 8
  25. Mère F 6 ; F 4 ; G 18 mois
  26. Mère F 19 ; F 17 ; G 14
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