Comment ôter toute moelle à l’apprentissage de la lecture

A. est une petite fille de 6 ans, vive, joyeuse, curieuse, qui adore l’école maternelle de son village. Mais depuis le mois de septembre, alors qu’elle est passée dans la grande école, ça ne va plus si bien pour A., elle s’ennuie, tourne en rond… Ses parents sont inquiets et se posent des questions. L’institutrice qui est très jeune et n’a connu que cet établissement semble désemparée.

Mais lorsque le papa assiste à la première réunion d’information de l’école, tout s’éclaire. Lisez ce texte qu’il a écrit pour ses proches, et pour vous aussi tout s’éclairera. À mon avis, chers lecteurs, vous vous départagerez en deux groupes : ceux qui pensent à leurs années de jeunes parents et grincent des dents, et ceux qui pensent à leur enfance, plongés dans les tristes souvenirs de ces années où ils ont été directement confrontés à une de ces Mme R*…

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J’ai tout compris à l’apprentissage de la lecture.
Une dame d’une soixantaine d’années assène cette vérité d’une voix forte face aux parents, dans la classe d’A, 6 ans.

La soirée d’accueil des parents par les enseignants, dans l’unique classe illuminée au milieu de la nuit noire et brumeuse, est un moment à la fois convenu, un peu ennuyeux et touchant. S’asseoir à la place de sa fille, regarder ses affaires, voir l’endroit où elle passe ses heures diurnes, tout comme elle est déjà venue s’asseoir au bureau où je travaille. Elle m’a fait un dessin sur le tableau blanc du bureau, je lui ai fait un dessin dans son cahier, elle une princesse, moi un robot, nous sommes quittes.

Je suis arrivé en retard, deux minutes, que tous me pardonnent. Cela m’a empêché d’entendre qui était la dame qui a parlé en premier, avant la maîtresse, en au nom de quoi elle parlait. J’ai compris finalement que madame R* intervenait « une période[1] tous les quinze jours », ce qui explique sans doute pourquoi elle a discouru vingt-cinq minutes, à peu près autant que la jeune mademoiselle […] (qui, elle, intervient si je compte bien environ 22 périodes par semaine).

Apprendre à lire aux enfants, c’est ma passion, mon dada. (…) Je sais ce qu’il faut faire

Depuis 35 ans que je pratique… (…) J’ai tout compris à l’apprentissage de la lecture, et je sais pourquoi. Madame Ghislaine Wettstein Badour a écrit « Lettre aux parents de futurs illettrés » titre choc ! Quand je l’ai lu, j’ai enfin vu des mots décrivant ce que je fais depuis toujours.

J’imaginais que l’âge et l’expérience rendaient humble, que l’on découvrait au final la diversité du monde et des hommes et que l’ont apprenait à varier ses outils. Quelle erreur. Visiblement quand on devrait être à la retraite comme cette dame, on sait tout.

La suite du discours provoque le vertige. En vingt secondes, on nous explique les secrets de l’apprentissage de la lecture pour les enfants. Au tableau, le mot « lapin », accompagné d’un blabla confus dans lequel j’entends neurosciences et là le cerveau droit dit au cerveau gauche… et là dans la tête de l’enfant, ça fait clic ! (mais je comprends bien qu’au fond elle apprend aux petits que b-a à ba, il fallait les bien les neurosciences pour ça).

Enfermée dans une salle de classe... Vite ! Echapper à l'ennui !  Ainsi naissent les plus belles carrières en météorologie...(image : Twilight Sparkle, source inconnue)
Enfermée dans une salle de classe... Vite ! Echapper à l'ennui ! Ainsi naissent les plus belles carrières en météorologie... (image : Twilight Sparkle, source inconnue)

Attention, parents, maintenant, tremblez ! « Lettre aux parents de futurs illettrés » décrit la méthode qui marche pour tous les enfants, dans tous les pays. Car après 39 ans d’expérience, je sais. Les enfants qui ont des problèmes avec la lecture, deux ou trois ans après ils auront des problèmes avec les mathématiques, avec tout. Ça contamine tout, la lecture !

Prophétie d’apocalypse devant le parterre silencieux des parents, qui suivent avec politesse le déluge de vérités. Ça fait quinze minutes qu’on apprend que madame R* sait, qu’elle a de l’expérience, qu’elle supervise tout l’apprentissage de la lecture dans toutes les classes de l’école, qu’elle intervient en support à tous les niveaux. On entend parler des enfants (cette masse uniforme et générale de petits êtres qui fonctionnent tous pareil), du cerveau droit et du cerveau gauche qui se causent. Et les enfants de cette classe, pour lesquels tous les parents sont là dans le froid soir d’automne ? Ils sont sans doute comme les autres puisque c’est inutile de les mentionner.

Quand un enfant a des difficultés, on prend le temps, on insiste, avec la méthode, et ça marche. (je comprends : quand l’enfant n’entre pas dans le moule, insister avec le marteau, toujours le même marteau. Le marteau est bon, le moule est bon.)

La psychologie d’il y a trente ans est complètement dépassée, la psychologie d’il y a vingt ans est complètement dépassée… On vous parle de méthode globale… mais ce ne sont que des théories. Il n’y a qu’une seule méthode de lecture, c’est la méthode syllabique !

J’entends en imagination éclater la sonnerie des cuivres soulignant l’entrée en scène de la Révélation. Je n’ai aucune opinion sur la méthode syllabique, mais maintenant que je la vois ainsi auréolée de gloire…

Devrais-je avoir peur ? La conclusion devrait me rassurer : je suis au sommet de mes compétences, il est important que les enfants en profitent.

Comment prendre la parole après le conducator de la lecture ? J’ai de la peine pour la jeune mademoiselle […], la maîtresse. Tente-t-elle d’ouvrir la bouche ? La spécialiste revient pour un ultime salut, une dernière chose essentielle à mentionner… Des bribes de vérité ayant été saupoudrées sur le gâteau, Mme R.* quitte la salle, vous me permettez de m’esquiver. Je vous en prie.

Un peu de monotonie, un peu de paix ne nuisent pas après un tel feu d’artifice. L’institutrice nous explique d’une petite voix que la classe est gentille, studieuse et calme. Nous raconte les règles de vie de la classe (écrites dans le carnet, remis le premier jour), les nouveaux cycles scolaires (expliqués dans le carnet…), les évaluations, les absences, les petites règles de la petite vie scolaire. Les devoirs, la correction des devoirs[2].

Les objectifs de cette année et de la suivante (progressons doucement) :

En français, apprendre à lire, c’est le plus important.

Le lundi, les élèves avancent chacun à leur rythme, une page après l’autre, dans le livre de lecture (un machin vieillot et triste rempli de textes comme Une cane va à la mare. Luc suit la cane ; la cane vole ; Luc rit ; un canard arrive ; Luc fuit. Mais je sais grâce à qui vous pensez que c’est le bon livre.), puis, chaque matin, l’élève relit la dernière page travaillée du livre de lecture.

Autre objectif : écrire. On apprend à dessiner une lettre par semaine. Et un peu d’expression orale.

Objectifs en mathématiques, sur deux ans : savoir dénombrer jusqu’à deux cents, et faire des additions simples. On se contentera d’aller jusqu’à cinquante cette année.

Les autres matières : Connaissance et Environnement. Se situer dans l’espace, dans le temps, dans le monde. Observer la nature. Et un peu d’éthique et cultures religieuses, une fois par semaine, une matière qu’A. aime beaucoup, mais qui stresse les parents, à entendre les questions.

Deux périodes d’arts, deux de travaux manuels, deux autres de musique et chant, deux encore de gym et expression corporelle, plus on s’éloigne de la lecture, plus je sens mademoiselle […] à l’aise et heureuse avec les enfants. Rien de tout ceci n’est exaltant, mais il n’y aurait rien d’affolant s’il n’y avait la terreur de la lecture, soigneusement entretenue par le comité central et qui impacte jusqu’aux maîtresses.

L. (dont l’aîné, un garçon sensible, curieux et intelligent, a fait un blocage sur la lecture pendant trois ans sous l’influence de madame R*) pose une question d’un ton aimable : si un enfant n’accroche pas à la méthode proposée, essayez-vous autre chose ? La réponse est oui, bien sûr : on réessaye avec la Méthode, avec les procédés de secours prévus par la Méthode. Je vois.

On pose des questions, nous nous faisons annoncer les prochaines sorties, les projets d’activités culturelles, de ces choses qui mettent des relais dans l’année et convainquent A. d’aller « encore un peu à l’école ». J’écris un mot doux dans le cahier personnel de ma petite fille et je lui dessine le robot CX pendant que L. fait un dinosaure super beau dans celui de son petit garçon. Je visite la classe, regarde les livres de la bibliothèque (où l’enfant peut aller piocher quand il a fini sa corvée de lecture du matin), les jeux en libre service, les choses gentilles, je cherche à reconnaître le dessin fait par A. parmi ceux accrochés au tableau. Les murs sont bien nus… il fait un peu froid dans la salle. Je bois un verre d’eau à bulles, mange un petit gâteau, puis je m’enfuis et rentre à la maison, dans la brume.


[1] Comprendre : « une période de 45 minutes »

[2] A entendre les explications, de la maîtresse, j’ai l’impression qu’elle ne se rend pas compte que tous les parents présents ont regardé les devoir de leurs enfants et savent très bien de quoi elle parle.

Une interview radio de Marlène Martin

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Retrouvez Marlène Martin, auteure de Apprendre à Lire en Famille et éditrice aux Éditions l’Instant Présent, raconter nos aventures éditoriales et parler de son livre, en interview sur la radio de la SNCF.


Pour écouter l’interview, cliquez sur « play » dans le player (flash) ci dessous :

ou directement sur le fichier mp3 : mm_itv_sncf_29_novembre.

 

« Apprendre à lire sans prof ? Les enfants éthiopiens s’y emploient”

Dans les réseaux non-sco a circulé un article paru dans Rue89 intitulé “Apprendre à lire sans prof ? Les enfants éthiopiens s’y emploient”, par Yann Guégan :
http://www.rue89.com/2012/11/01/apprendre-lire-sans-prof-les-enfants-ethiopiens-y-arrivent-236725.

L’article raconte que l’ONG ‘One Lapbtop Per Child’ fondée par Nicholas Negroponte distribue des ordinateurs portables dans des pays où les enfants “n’ont accès à aucune éducation”. Ils ont voulu savoir si avec du matériel, les enfants pourraient “apprendre tout seul”. Ils ont donc distribué des tablettes prééquipées (en anglais) à une quarantaine d’enfants de deux villages éthiopiens.

Il décortique les intérêts de Nicholas Negroponte à développer la culture numérique, il explique que connaitre quelques lettres n’est pas savoir lire, et surtout il doute de la pertinence d’une expérience non accompagnée par une structuration pédagogique.

Dans ce débat, une voix ne s’est pas du tout fait entendre : les familles engagées dans l’éducation autonome hors école voudraient témoigner qu’il existe tout un mouvement en France et dans le monde pour sortir du paradigme de l’école et de la pédagogie (ultra prégnant, voir ce que l’article dit sur “l’Unesco (…), pour qui il n’y a pas d’éducation sans écoles, sans enseignants, sans construction d’une structure éducative adaptée”).

Ces familles observent chaque jour combien l’enfant apprend bien lorsqu’il apprend par lui-même, par l’action, l’observation et l’interaction avec son entourage. La clé de la poursuite d’apprentissage de ces enfants éthiopiens sera l’utilité de la lecture par rapport à leur projet de vie. Si lire des choses est utile et intéressant pour eux, si leur entourage a une attitude bienveillante et curieuse vis-à-vis de cet apprentissage, alors il est certain qu’ils apprendront à lire, les familles l’observent tous les jours avec leurs enfants non-scolarisés (et non-“éduqués”, voir www.editions-instant-present.com/souscription-la-fin-de-léducation-commencements-p-48.html), qui ne fréquentent pas d’enseignants ni d’école ni de structure éducative ni de pédagogie.

Maintenant, la question qui se pose, pour moi, c’est : quelle forme de colonisation de l’imaginaire promeut cette invitation à jouer et lire en anglais ? Est-ce que ces enfants qui vivent en équilibre avec leur entourage et leur environnement (ou pas, je ne connais pas le contexte) ne rêveront plus que de devenir programmeurs dans la Silicon Valley, ou partir à la ville ?

Le simple fait de qualifier ces enfants comme ne bénéficiant pas d’”éducation” révèle cette colonisation de l’imaginaire (pour reprendre l’expression de Serge Latouche) qui considère que ces enfants ont un “manque” alors que personnellement je considère comme un atout leur “manque d’éducation”, au vu de la débrouillardise et du sens de l’initiative qui leur ont permis d’utiliser efficacement les tablettes.

Claudia Renau

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parution de Les Apprentissages autonomes de John Holt

laa_1st Et voilà ! La tant attendue traduction de Learning all the time de John Holt est tout juste parue, sous le titre Les Apprentissages autonomes, ou Comment les enfants s’instruisent sans enseignement.
Un énorme merci aux souscripteurs pour avoir cru en nous !
Rendez-vous sur cette page : www.editions-instant-present.com/LAA/ pour une présentation du livre et plus : table des matières, préfaces française et américaine, et téléchargement du premier chapitre Ce que peuvent faire (ou ne pas faire) les parents

traduction française de Learning All The Time, de John Holt : la souscription est lancée !

La traduction tant attendue du livre de John Holt : Learning All The Time est enfin disponible à la souscription !
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John Holt a été, dans les années 1970 et 1980, le précurseur de l’école à la maison aux Etats-Unis, qui concerne désormais 5 % des enfants américains. Mais John Holt est surtout précurseur de la légitimité et l’efficacité des apprentissages autonomes, ceux qui sont à l’initiative des enfants, en interaction avec leur entourage.

Son livre Learning all the time paru en 1988 de façon posthume est la somme de toutes ses recherches sur le sujet. Illustrées par de nombreuses anecdotes, ses idées stimulent nos réflexions et notre bienveillance vis-à-vis des enfants, qu’ils soient scolarisés ou non, car vivre c’est apprendre !

La souscription est lancée au prix de 13€ contre 17€ prévus à la sortie librairie, celle-ci étant programmée pour le mois de mars 2011. Nous vous rappelons que la souscription est le seul moyen pour vous d’acquérir les livres à moindre prix, et nous soutient, en tant qu’éditeur indépendant.
www.editions-instant-present.com/souscription-pour-la-traduction-de-learning-all-the-time-p-26.html

Apprendre à lire simplement

Marlène Martin a été interviewée sur une radio nationale à propos de « Apprendre à lire en famille » – on peut ecouter le podcast ici – et cela m’a donné envie de remettre ce sujet sur le tapis.

Depuis la parution du livre de Marlène, j’observe avec attention que la question de l’apprentissage de la lecture génère chez la plupart des parents des postures un peu crispées, une réaction que je trouve d’ailleurs légitime compte tenu des pressions sociales, même si je suis convaincue que cet apprentissage bénéficierait de plus de souplesse, de joie et même d’insouciance.

Je m’explique :
pour la très grande majorité, l’apprentissage de la lecture est l’étape charnière de l’éducation d’un enfant. Je pense moi-même que lire est une compétence fascinante et potentiellement libératrice, une croyance qui m’a d’ailleurs amenée devenir éditrice 🙂

Cependant, je reste très critique d’une grille de lecture (ah ! ah !) normalisante où le savoir-lire est vu comme plus important que d’autres compétences, à mon avis également fascinantes et libératrices, telles que la capacité à identifier ses émotions, la prise en charge sa propre alimentation et de sa propre santé, la résolution non-violente des problèmes, toutes compétences qui se mettent en place des le plus jeune âge. Pour ceux qui haussent les épaules devant cette liste un peu néo-baba (ou « née à bobo » ?), je pense aussi à d’autres compétences, nettement plus académiques, mais tout aussi essentielles : la discussion critique, le décodage de l’image, la rigueur des démonstrations, l’observation naturaliste, la traduction du monde perceptible en termes mathématiques, le penser/classer, …

Mon propos est donc de remettre la lecture à sa place : c’est une connaissance majeure dans notre société, mais pas la seule, et je ne crois pas que lui attribuer la prépondérance dans la vie de l’enfant soit une approche optimale. Ce que j’ai appris dans « Apprendre à lire en famille », c’est ça justement : remettre la lecture à sa place, c’est-à-dire dans le quotidien, dans le même éventail des possibles que la liste (incomplète) des compétences du paragraphe précédent.

La lecture n’est ni un terrain réservé aux seuls experts de son apprentissage (posture d’exclusivité scolaire) ni non plus une capacité innée qui ne devrait nécessiter aucune intervention extérieure (posture qui résulte d’une incompréhension de processus cognitifs en général). La réalité, comme toutes les réalités, se situe entre les deux théories extrêmes, avec une belle variabilité tout humaine : certains enfants acquièrent la lecture si facilement et rapidement que cela semble une compétence innée et naturelle, d’autres enfants ont besoin d’un accompagnement plus attentif; certains enfants manifestent très tôt leur intérêt pour l’écrit (bien avant que l’école ne le leur propose), tandis que d’autres enfants ne s’y intéressent que très tard (bien « trop » tard du point de vue des programmes scolaires). Dans tous les cas, il me parait essentiel de ne pas enfermer a priori l’enfant dans une case, mais bien d’être attentif à son développement et de lui proposer une environnement suffisamment riche et serein qui lui permettra de mener son propre apprentissage.

Est-ce qu’il est indispensable d’avoir tout lu, tout compris et tout appris « Apprendre à lire en famille » pour offrir un tel environnement à son enfant ? Non. Croire cela, ce serait retomber dans le travers qui ferait réserver aux experts l’accompagnement de l’enfant. En ce qui me concerne, j’ai trouvé que le livre de Marlène me facilitait incroyablement les choses, tout au bénéfice de mon fils, à qui j’ai pu proposer un environnement détendu et sans attente, parce que moi, parent, j’avais une vision globale et sereine des processus en jeu. Je ne crois pas que ça soit indispensable néanmoins. Pour faire un parallèle, on peut explorer l’alimentation vivante seul, au gré des rencontres, mais lire Valerie Cupillard permet de prémacher (ah ! ah !) le travail.

Est-ce qu’accompagner l’apprentissage de la lecture nécessite de s’assoir a table de façon régulière et de travailler scolairement ? Surtout pas ! Voila l’inquiétude que j’ai remarquée chez beaucoup de parents, scolarisants et non-scolarisants, cette idée qu’il « faudrait » être scolaire pour apprendre à lire, même à la maison. Pourtant, je le vois, ces parents qui craignent de ne pas en faire assez sont bien souvent ceux qui font précisément juste ce qui convient a leur enfant !

Je pense à ce garçon de 6 ans, non scolarisé, qui voulait écrire un panneau « Stop » pour une scène faite en pâte à modeler. Il nous a demandé un modèle, a écrit les lettres sur un papier, a corrigé de lui-même une erreur, a contemplé son travail avec satisfaction, et complété la scène. Il a ensuite, dans la foulée, voulu copier deux mots écrits sur un imprimé, puis est passé à autre chose. L’intervention des adultes s’est réduite à très peu : écrire le modèle à sa demande, lire le résultat quand il l’a montré, constater que les mots copiés disaient la même chose que l’imprimé. Le tout n’a pas duré plus de quelques minutes, a été le résultat d’une démarche venue de l’enfant, mais dans un environnement particulièrement riche et privilégié : l’enfant jouait avec des adultes, il y avait à portée de main du papier et des stylos, il y avait un programme de cinéma qui trainait sur la table, aucun des adultes n’avait d’attente particulière sur ce que l’enfant ferait, ni d’évaluation sur ce qu’il a fait.

Apprendre à lire en famille, il me semble que c’est ça, précisément : être présent, attentif et disponible, aimer lire (ce qui doit être votre cas si vous avez lu ce long post), accueillir sans jugement ce que produit l’enfant, proposer sans attente. Il suffit de quelques minutes, quelques fois par semaine (parfois avec des pauses de plusieurs mois), et bien sur beaucoup d’amour, de confiance et de respect…

Colloque de Chambéry : bases communes et point(s) de divergences

Un colloque très intéressant a eu lieu à Chambéry les 14-15 novembre 2009. Intitulé « Réflexions autour des différents modes d’instruction et de la place de la famille », il est le premier d’une série, qu’on espère longue, de colloques interrogeant chaque année la « parentalité et les pratiques éducatives ». Il était organisé par Delphine Gazzabin avec les associations ‘Yapock’ et ‘Bien-naitre et grandir’ (http://colloque.parentalite.free.fr).
Un article du quotidien le Dauphiné, paru quelques jours avant, mettait en avant les questionnements que peuvent avoir les parents d’aujourd’hui, concernant les pratiques éducatives et l’école en général. Je ne sais pas s’il y a eu beaucoup de parents « lambda » venus à la suite du Dauphiné, mais si oui, le programme du colloque les a subtilement menés vers une réflexion sur la non-sco…
En effet, les conférences du samedi démarraient tranquillement sur la famille aujourd’hui (Catherine Dumonteil-Kremer qui a notamment raconté ce qu’internet a apporté dans ces réflexions partagées) et les rapports entre les familles et l’école aujourd’hui (basée sur une mauvaise expérience de Josiane Blanc, qui l’a transformée en livre : « Une mère face à l’école »).
L’après-midi a permis d’entendre des réflexions passionnantes sur différentes modalités d’apprentissage : Yves Béal et Frédérique Maiaux ont évoqué leurs pratiques et expériences passées pour « rendre les élèves acteurs de leurs apprentissages » (dans le titre de leur livre, ils auraient préféré « pilotes » au lieu d' »acteurs »), plutôt que d’être écrasés par les jugements et les notes. Jean-Pierre Lepri, qu’on peut lire chaque mois dans une lettre passionnante à laquelle on peut s’abonner en bas de cette page : http://fr.groups.yahoo.com/group/Appvie-crea, a ravi les oreilles des familles en apprentissage autonome en redisant brillamment combien apprendre était naturel, qu’il fallait sortir de la pédagogie (et beaucoup d’autres choses). Patrick Dorpmund a rendu compte des différentes formes d’intelligences multiples, en se basant sur les travaux de Howard Gardner et en nous les faisant comprendre par de petits exercices concrets.
Après un repas servi par un traiteur bio dans la grande salle au dessus, où l’on pouvait voir des exposants variés (livres, matériel pédagogique, jeux de créateurs, associations locales ou non-sco, Led’a était là ainsi que les Plumes de Laia via le stand des éditions l’Instant présent), la soirée a commencé. Chacun était invité à participer à un atelier qui évoquait concrètement les alternatives à l’école classique : les écoles alternatives (Montessori, Steiner), les alternatives dans l’Education nationale (Freinet, GFEN auquel appartient Yves Béal) ainsi que l’apprentissage en réseau et dans le cadre familial, avec un compte-rendu des sorties non-sco en Rhône-Alpes et une discussion passionnante de parents intéressés par l’IEF avec des mamans de Led’a (Les enfants d’abord).
Le dimanche a permis de poursuivre la réflexion sur ‘Apprendre en dehors de l’école’. En l’absence de Elisabeth Walter, retenue à Lille, Delphine a fait une présentation de l’Instruction en famille en France. Puis on a entendu Sylvia Dorance parler des pédagogies alternatives en famille, notamment la pédagogie Freinet qui est celle qu’elle connait le mieux. Expérimentée dans la rédaction en chef de magasines pour enfants, créatrice du site Ecole vivante qui édite des livres électroniques ciblant les parents non-sco, elle nous a paru témoigner du succès de la non-sco en France, puisque un éditeur extérieur au milieu est désormais apparu. J’ai ensuite présenté l’approche de Marlène Martin dans son livre ‘Apprendre à lire en famille’.
Nous avons eu la chance ensuite d’entendre Alan Thomas, qui a poursuivi ses recherches après son travail sur l’entrée en lecture des enfants non-sco, qui nous avait valu quelques belles pages rassurant les parents de lecteurs tardifs. Il dit que ça le passionne d’explorer des terres inexplorées en sciences de l’éducation. Ses observations portent cette fois-ci sur les modalités d' »apprentissage informel », appelé « unschooling » en Amérique du nord, « apprentissage naturel » en Australie, « apprentissage autonome » en Angleterre, dans un nouveau livre intitulé « How children learn at home », avec Harriet Pattison (http://howchildrenlearnathome.co.uk). Il a rappelé l’anecdote qu’une maman lui avait racontée. Elle avait demandé à l’inspecteur : que pensez-vous d’un enfant qui à 10 ans et demi lit Roal Dahl et Jules Verne (« très bien, très bien, bon succès de l’IEF »). Mais que dites-vous d’un enfant non-sco qui à 10 ans ne sait pas lire ? (« oh là là »). Eh bien monsieur, c’est le même enfant ! Alan Thomas a étudié les modalités d’acquisition des connaissances lorsqu’elles sont acquises de façon autonome par l’enfant, en interaction avec son entourage.
L’après-midi a été marqué par l’exposé passionnant de Daniel Favre. Il a évoqué son travail de recherche, en compagnie d’enseignants, pour diminuer la violence des élèves, la violence étant « l’ensemble des comportements résultant d’un besoin acquis de rendre l’autre/les autres faibles, inconfortables et impuissants, pour pouvoir soi-même se sentir fort, confortable et puissant » ; qu’il distinguait de l’agressivité, « réaction vitale pour défendre ses besoins ». En très bref, il proposait du plaisir comme antidote à la violence, par le plaisir de résoudre (le cerveau sécrète alors de la dopamine), par le jeu (Piaget : tous les jeux sont apprentissages), par la motivation de sécurisation (pour Winnicott, l’enfant n’est pas capable d’élaborer dans le manque) : http://transformerlaviolencedeseleves.com
Un monsieur aux cheveux blancs et à l’allure (étymologiquement) bonhomme, Carl, a aussi parlé, expliquant pourquoi il avait payé la location du centre de conférence de Chambéry. Eduqué à la maison avec son frère, il était heureux de voir que cette information était partagée lors d’un colloque. Il voulait témoigner de sa réussite (il était l’heureux possesseur d’un garage et d’un site de vente de 4×4 avant de prendre sa retraite) et de celle de son frère, maçon et maire de son village, auprès des parents qui pourraient douter de ce choix.
Le colloque a été riche de toutes ces interventions, mais aussi de toutes les discussions informelles que l’on a pu avoir dans les couloirs, à table, dans les stands. Pour ma part, mise en présence avec tant de pédagogues remarquables qui ont sauvé des centaines d’enfants du manque d’estime de soi, mais confrontée de nouveau à une certaine incompréhension de leur part, j’ai pu préciser où nous divergions. D’autant que finalement j’appartiens aux deux familles, aux non-scolarisants et aux « pédago », naguère révulsée par l’échec scolaire soigneusement entretenu par le système scolaire et attirée par la « pédagogie de projet » -j’ai découvert après coup que ce que j’avais initié en classe, lorsque j’étais enseignante, pouvait s’appeler ainsi.
Nos fondements sont communs : refus des notes, des jugements, refus de l’école comme matrice des hiérarchies sociales (quoique la pensée magique de l’élitisme républicain puisse vouloir nous le faire oublier), Sylvia Dorance a rappelé ces fondements communs.
Mais j’ai senti ensuite où nous divergions. Suite à ma présentation de Apprendre à lire en famille, on m’a reproché de ne pas avoir assez parlé de motivation de l’enfant : comme c’est la base pour les familles non-scolarisantes, de respecter la motivation des enfants en ne la détruisant pas par des motivations extérieures, je n’ai pas insisté là-dessus tant ce respect nous parait aller de soi. Les pédagogues, eux, s’employant avec énergie et talent de sauver les enfants scolarisés abimés, ont développé des idées et des outils pour remotiver les enfants, rendre les enfants acteurs de leurs apprentissages, mais pour notre part, nous essayons plutôt de ne pas abimer cette motivation.
On nous a reproché, dans notre livre Apprendre à lire en famille, de nous éloigner du sens -qui serait propre à l’approche de Foucambert et Smith- : mais le livre de Marlène Martin est justement en permanence dans l’accès au sens, il évite justement ces défauts des méthodes syllabiques : on lit toujours des mots qui font sens, l’enfant n’annone pas car il comprend ce qu’il lit. Par ailleurs, une famille non-sco est dans l’accès au sens en permanence : sans sens, l’enfant non-sco ne se laissera pas faire, il refusera tout net de faire quelque chose qui ne fait pas sens pour lui.
Une meilleure connaissance de l’apprentissage hors-école, auquel a contribué ce remarquable colloque, permettra probablement à ce que bientôt, il n’y ait point de divergence !
Un DVD vient d’être réalisé pour (re)voir ces interventions passionnantes, on peut le commander pour 20 E sur http://colloque.parentalite.free.fr/commandes.html.

Zinc de Livres à Vendôme

Bonjour à vous amies lectrices et amis lecteurs,

Nous vous souhaitons à tous une bonne rentrée, ou une bonne non-rentrée pour celles et ceux dont la vie simplement suit son cours à la maison ;).

Le mois de septembre s’annonce riche en événements dans notre maison, et tout d’abord avec ma participation à la rencontre auteurs-lecteurs de la manifestation Zinc de livres, à Vendôme, très jolie ville médiévale du Loir et Cher, à 40 minutes de TGV de Montparnasse.

zincdelivre J’animerai une rencontre-discussion autour de l’apprentissage de la lecture le dimanche 13 de 15h à 16h30 à la Bibliothèque, nous nous réjouissons à l’avance ! (Les petits sont bienvenus, ils pourront regarder des livres et jouer avec des lettres 😉 ).

Le site de Zinc de livres, qui reçoit des auteurs de renom : www.zincdelivres.fr

Un salut particulier au papa de notre amie Sonia Julaud ;).

A bientôt pour nos nouvelles aventures ;).

Notre nouveau bébé : 336 pages de papier recyclé :)

Apprendre à lire en famille, parution, souscription, projets

En ce début d’été, nous avons le grand plaisir de vous annoncer la parution de notre nouveau livre, Apprendre à lire en famille.

Nous voudrions vous remercier très chaleureusement, vous toutes et tous qui nous avez fait confiance en souscrivant à ce livre, parfois il y a plusieurs mois déjà : comme promis, vous avez pu le recevoir encore « tout chaud », juste sorti de l’imprimerie, avant même qu’il ne soit disponible en librairie (ce qui sera le cas dans les tout prochains jours).

Cette confiance nous honore et nous encourage, elle est entre vous et nous un lien précieux.

Nous attendons avec impatience vos commentaires et vos questions, rendez-vous sur

http://www.editions-instant-present.com/ALF

Bien sûr, nous travaillons déjà à nos projets suivants :

·         Tremblement de mères, bouleversant recueil de témoignages sur la difficulté maternelle, issus des membres de l’association Maman Blues (www.maman-blues.org), sortira à l’automne, il est à son tour en souscription sur notre site (http://www.editions-instant-present.com/tremblement-de-mères-p-12.html) et auprès de l’association.

·         Un livre qui témoigne de la relation toute particulière que créé l’allaitement prolongé, des nouvelles fortes, délicates et tendres, un nouvel opus de notre collection « Apprendre en famille »… Nous vous en dirons plus au fil des notes, revenez-nous lire !

Nous vous souhaitons de beaux moments de lecture estivale, pour vous et pour vos enfants.

Plus fort que l’éléphante, la gestation du livre

Voilà, les détails se règlent en ce moment avec l’imprimeur, et la maquette d’Apprendre à lire en famille rejoindra bientôt l’atelier où le livre sortira des ordinateurs pour devenir un objet…
1-mode-emploiC’est une aventure de 18 mois qui achève maintenant sa première étape.
Réfléchir, rassembler ses notes, jeter sur la page Word les idées, faire des recherches, construire, re-réfléchir, relire, organiser, revenir sur ce qui est écrit, noter les nouvelles idées, relire, corriger, reconstruire, faire relire, intégrer les idées pertinentes des relectrices, avoir du coup d’autres idées, faire des coupes, faire des plans généraux, être à l’affût d’exemples, lire encore d’autres travaux, discuter, re-reconstruire, ne pas faire de compromis… Réfléchir à la couverture, à la photo, au texte, épuiser la graphiste, changer cinq fois les couleurs et dix fois les motifs, un à un… Puis quatrième ou cinquième version du texte, qui a enfin sa structure, passer les annexes en annexe, reconstruire au niveau de chaque paragraphe, être impitoyable sur les redites, les approximations, penser toujours au(x) lecteur(s) qui doi(ven)t trouver le texte clair, intéressant, utile, pratique (penser aux renvois surtout)… relire et faire relire encore et encore, corriger le détail, les répétitions, la syntaxe et l’orthographe (parce que quand même !), trancher entre des tournures ou des synonymes, réfléchir à la mise en page, penser au lexique, uniformiser les titres… choisir une police, choisir les encadrés, choisir les photos… envoyer enfin le texte à la correctrice-maquettiste (tellement en retard), voir le texte se transformer en pages de livre, et encore des modifications par centaines, qui apparaîssent tellement mieux quand c’est le vrai livre qui lui aussi apparaît, le souci du mot juste, de la phrase fluide, du ton agréable… et la mise en page à adapter pour obtenir des fiches entières, une présentation évidente… et encore relire et relire, et corriger la typographie, jusqu’aux minuscules détails, caractère par caractère parmi des centaines de milliers…
Alors régler les détails avec l’imprimeur, c’est vraiment le bout du chemin ;). Merci de votre patience à tous, merci de votre confiance aussi.
(photo: Barbara Berrada)